Notes sur le Printemps Arabe: l’économie égyptienne

 

LES TRANSFORMATIONS ECONOMIQUES DE LA SOCIETE EGYTIENNE

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C’est un fait qu’il faut souligner à première vue contradictoire : la crise révolutionnaire actuelle est un des sous-produits du développement des rapports capitalistes en Egypte, tout comme de son intégration au marché mondial. Passant de 22 millions d’habitants au lendemain de la 2° Guerre Mondiale à plus de 80 millions aujourd’hui, la société égyptienne s’est urbanisée, a vu se réduire son secteur agraire et sa paysannerie (150 000 de moins par an), et voient se côtoyer au Caire la capitale (17 millions d’habitants dont 4 directement issus de l’exode rural) les riches quartiers  comme l’île de Zamalek avec ses splendides jardins et, séparés par un simple pont, des bidonvilles en pleine expansion.

Porté en exemple par le FMI pour sa capacité à moderniser son économie, l’Egypte a vu croître des fortunes immenses, naître une nouvelle bourgeoisie et des entrepreneurs mal à l’aise dans un espace politique trop rigide à leurs yeux, mais aussi un nouveau prolétariat élargi, plus féminisé, et plus précaire. Si le magazine Forbes 2011 ne signalait  que les membres de la famille Sawiris parmi les milliardaires de la planète avec une fortune totale évaluée à 13 milliards de dollars, la fortune de Moubarak était estimée à plus de 70 milliards de dollars selon The Guardian, et des premiers ministres -car d’autres suivront- limogés au début du mois de février le plus pauvre devait se contenter d’un pécule d’un milliard. À l’autre bout de la société, plus de 40% des Égyptiens vit avec moins de deux dollars par jour.

Sans perdre son caractère de pays dépendant de l’impérialisme, la société égyptienne s’est profondément transformée, rapidement et avec violence, en s’appuyant sur ses atouts : la rente du canal (4.773 milliards $ de droits de passage en 2010), la rente pétrolière, le Nil agricole, et sa force de travail. Par une plaisanterie résumée en un jeu de mots, les Égyptiens expriment cette douloureuse transition : la manne (al fawra) a pris la place de la révolution (al thawra).

 

D’un capitalisme étatisé à l’Infitah

Depuis la naissance du capitalisme moderne en Egypte au tournant du XIXe°siècle, cette économie a été fortement intégrée au marché mondial, et dominée à plus de 90% par le capital des métropoles française, belge et anglaise. Le pays a subi avec régularité et force toutes les secousses, les développements et les contractions de l’économie internationale : que ce soient les crises de 1907 ou de 1929 pour les chutes, ou les Guerres Mondiales pour les courtes croissances (le pays se transformant en auxiliaire de l’économie de guerre impérialiste). Cette période d’intégration capitaliste a suscité des réactions à la fois des milieux populaires urbains et dans d’autres secteurs comme celui des officiers, qui aboutiront faute de perspective prolétarienne en 1952 à un coup d’Etat militaire sous la conduite de Nasser et du mouvement des « officiers libres ». À partir de 1953, le régime se rapproche militairement et économiquement de l’URSS pour acquérir une relative autonomie vis-à-vis de ses anciennes puissances tutélaires et se lance dans un projet nationaliste de développement, autoritaire, centralisé dont les emblèmes seront la nationalisation du canal de Suez et la construction du barrage d’Assouan. Cette période des nationalisations préservera néanmoins à l’initiative privée la propriété  foncière agricole, immobilière, et les investissements étrangers seront encouragés dans les domaines pharmaceutiques, touristiques et pétroliers. Cette tentative de « révolution » par en haut pour sortir de la dépendance sera un échec que les campagnes militaires contre Israël ne pourront masquer, et les seuls bénéficiaires provisoires seront une partie de la haute hiérarchie militaire et les secteurs dominants de la bureaucratie. Cette bourgeoisie d’Etat, héritière peu fidèle au nationalisme arabe, une fois le statu quo accepté avec Israël, postulera – en modifiant ses alliances et en se rapprochant des Etats unis-  à d’autres aspirations sociales. Ce sera l’Infitah (l’ouverture, littéralement la porte ouverte) au marché mondial amorcée avec la loi 65 de 1971, affirmée en tant qu’orientation générale par Sadate en 1973, préalable aux profondes transformations des campagnes, de la force de travail et de l’appareil de production. Depuis 1979, l’Egypte est devenu le deuxième pays bénéficiaire de l’aide américaine après Israël ; le pays est dès lors devenu un pivot du dispositif de sécurité de l’impérialisme et un nouvel espace pour le capital (entre 1 et 2 milliards de dollars d’aides militaires, et en moyenne près de 500 millions de dollars d’aide économique, essentiellement pour externaliser des opérations des  entreprises américaines).

L’infitah se fera par une série de vagues, comme celle de 1991 qui amorce les « ajustements structurels » préconisés par le FMI jusqu’à la dernière initiée en 2004, la plus dure et la plus soutenue sous le gouvernement Ahmed Nazif aboutira à l’explosion actuelle.  Le poids de l’Etat dans l’économie passe de 50,3%  du PIB en 1980 à 34,3% en 1997. Ces mesures combinent : i) une fiscalité allégée, ii) une ouverture des marchés et une orientation vers l’exportation au détriment d’un marché intérieur, iii) un encouragement à l’implantation de capitaux étrangers. Cette politique bousculera y compris les campagnes par une contre-réforme agraire, votée en 1992 (loi 96) : elle expulsera 1 million de familles en quelques années par une augmentation des loyers parfois en les décuplant. Le village de Sarando, dans la période récente,   près de Damanhour, dans le delta du Nil, est devenu le symbole de cette confrontation en janvier 2005.

Un capitalisme ouvert et dominé

Toutefois le rôle de l’Etat ne disparaît pas, et le sixième plan 2008-2012 par exemple prévoyait, entre autres, une croissance de 8%, une augmentation de 12% des exportations, la construction de 1000 centres industriels. L’enveloppe financière globale de ce plan quinquennal est de 150 milliards d’euros répartis à raison de 15 % pour l’Etat, 62 % pour le secteur privé et 13 % pour les capitaux étrangers. Pour saisir les relations entre le secteur d’Etat et privé, il faut noter que ce dernier secteur réalise en 2008, 6,2 % du PIB et participe à un taux de 77 % à l’emploi total. Cette ouverture a permis la création de 4 espaces spécifiques industriels pour cette externalisation de la force de travail des métropoles impérialistes. Les zones franches– dont 10 de statut public- vieilles de 40 ans, elles sont tournées vers l’exportation et garantissent aux entreprises une exemption totale de taxes et de droits douaniers, un accès sans réserves au marché mondial, le droit d’écouler une part de la production vers le marché national, et à l’exception du secteur automobile une exemption des taxes sur l’importation d’équipements, des facilités pour l’embauche et les procédures de gestion. En 2002 est adoptée une loi sur les zones économiques spéciales (ZES) qui accordent de nombreux avantages aux investissements réalisés sur ces zones. L’impôt sur le revenu est unique à 5 %, les procédures administratives, fiscales et douanières sont gérées en même temps (bureau unique), mise en place sur site de mécanismes de règlement des conflits, toutes les activités sont taxées à un taux unique de 10 %. L’Etat délivre des certificats d’origine égyptienne à tous les exportateurs basés dans les ZES, ce qui leur permet de jouir des avantages issus des traités internationaux signés par l’Égypte. Une première ZES existe au sud-est de la ville de Suez. Ces deux types de zones seront construites sur des espaces nouveaux pour désenclaver le Caire : 10° Ramadan, 6 Octobre, Borg Al Arab, Sadat City, Amerya, Salheya, Badr et Obour. En 2004, un protocole portant création des qualifiying industrial zones (QIZ) est signé entre les Etats- Unis, Israël et l’Égypte. Cet accord permet le libre accès aux produits égyptiens au marché américain sans quota ni limites dans le temps, pourvu que 10,5 % de la valeur ajoutée de ces produits soient réalisés en Israël — 705 entreprises y sont actuellement éligibles. Sur les 47 zones industrielles qui existent actuellement en Égypte, 19 ont obtenu le statut de QIZ. En 2007 sont créées les zones d’investissement. Elles sont confiées au secteur privé. Elles ont pour objet la création de regroupements d’entreprises technologiques de pointe dans l’industrie, les services, le tourisme.

 

Nouvelle bourgeoisie et bourgeoisie d’Etat

Cette expansion économique a permis la naissance aux côtés de la bourgeoisie d’Etat issue du nassérisme (haute hiérarchie militaire et secteurs dominants de la bureaucratie) qui a participé pleinement à ce processus, d’une bourgeoisie d’affaires et une classe d’entrepreneurs nouveaux, dans les secteurs de la finance, des télécoms symbolisées par la famille Sawiris, des génériques de l’industrie pharmaceutique (un secteur qui dégage des profits de 25% en Egypte). Ces couches sociales ne sont, bien entendu, pas étanches : des généraux à la retraite prennent souvent des positions à la direction de conglomérats d’Etat, assurent des privatisations. Les firmes contrôlée par l’armée sont importantes et diversifiées ( les riches terres agricoles, l’huile d’olive, lait, pain et eau, le ciment et les carburants, le textile , l’électroménager, la production de véhicules, les stations de tourisme et l’hôtellerie, ainsi que le bâtiment, secteur dans lequel l’armée a le droit de faire travailler ses conscrits durant leurs six derniers mois de service. Les compagnies militaires vendent des équipements médicaux, des ordinateurs portables, des télévisions et la marque d’eau minérale la plus connue d’Égypte, Safi. Les entreprises militaires ne payent pas de taxes et sont exemptées des règles qui s’appliquent aux autres. Dans une économie opaque, on estime le poids de l’armée à 20 à 40% de l’économie, au bas mot 210 milliards de dollars de la production annuelle de l’Egypte.

 

Un flux de capitaux étrangers à l’image d’un monde bouleversé

L’Egypte ne possède pas des réserves de pétrole suffisantes et n’a pas encore une production de gaz assez développée pour assurer à ses classes dirigeantes une relative autonomie. Dotée de la plus grande capacité de raffinage d’Afrique avec 965 000 barils par jour, elle est devenue importatrice de pétrole car sa production diminue. Sa puissance démographique sera à la fois une force (main d’œuvre bon marché) et une faiblesse (chômage de masse de près de 20%, et un secteur informel important). L’extension de son prolétariat suivra les flux du capital : par l’émigration (7,7 milliards de $ en 2010 envoyés par les 4 millions travailleurs)et par la création de ces diverses zones franches. Les capitaux étrangers par ordre d’importance proviennent de l’Union Européenne, des Etats unis, mais aussi d’Asie. Alors que les investissements chinois en Egypte ont atteint 336 M€ en 2008, les autorités des deux pays ont décidé de mettre en place une « zone économique spéciale » (ZES) pour les entreprises chinoises près de la station balnéaire d’Ayn Sukhna, situé sur la rive ouest de la Mer Rouge, à 120 kilomètres du Caire. « Teda-Egypt, qui fait la promotion de la zone auprès des investisseurs chinois, prévoit d’y installer 180 usines, qui devraient créer environ 40 000 emplois », se félicite Ahmed Amin, vice-président de l’Autorité générale des investissements égyptienne. Côté japonais, Toshiba, qui a déjà investi 470 M$ (349 M€) en Egypte, devrait réaliser un investissement supplémentaire de près de 50 M$ (37 M€) pour créer, en partenariat avec El-Araby Group, une nouvelle ligne de fabrication de téléviseurs LCD destinés aux marchés de l’Afrique et du Moyen-Orient. De son côté, Mitsubishi envisage d’investir une vingtaine de millions d’euros dans le pays. Ces deux entreprises rejoignent la firme Toyota qui avait préféré l’Egypte à la Tunisie pour implanter sa première usine en Afrique, en novembre 2010.

Mais la crise internationale de 2008 a ralenti ce flux de capitaux, tout comme en ralentissant les revenus du tourisme (en 2008, 13 millions de visiteurs, 11,1% du PIB, et 12% de la population occupée) fragilisant l’économie égyptienne et en faisant payer la crise au monde du travail. Les autorités égyptiennes multiplient les signaux rassurants en direction des investisseurs, qui craignent que la période de transition ouverte par la chute de Moubarak ne soit marquée par de plus grands bouleversements. Leurs efforts sont bien appuyés au niveau international. Les Etats-Unis se sont engagés à leur fournir un soutien financier de 150 millions de dollars. L’Arabie Saoudite est également mobilisée pour les aider à renflouer leurs caisses. Selon le secrétaire général de l’Union des investisseurs arabes, Djamel Bayyoumi (le site Internet de la chaîne panarabe Al Arabiya, 19 février 2011), elle a lancé la collecte de 5 milliards de dollars de dons à leur octroyer.

 

Le développement économique inégal a vu la croissance d’une bourgeoisie, mais a vu aussi une réaction croissante de la classe ouvrière, qui a anticipé toutes les protestations sociales celle de Kefaya, des réactions en Egypte la deuxième Intifada, de la deuxième guerre du Golfe. Ce sont elles qui sont porteuses d’avenir.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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