Denrées alimentaires : entre famine et abondance

Denrées alimentaires : entre famine et abondance

Des milliards de personnes sont en lutte permanente pour leur ration alimentaire quotidienne. Mike Haynes explique que le problème n’est pas lié à une production insuffisante, ou à l’augmentation de la population. C’est la faute d’un système dont le moteur est le profit.

Voir en ligne : Food : between hunger and plenty – Traduction JM Guerlin

Par Mike Haynes

Les cours mondiaux des produits alimentaires ont atteint de nouveaux sommets, battant les records de 2008. Dans des pays comme la Grande-Bretagne ou la France, c’est loin d’être sans importance, en particulier lorsque vous vivez avec un petit salaire ou les allocations de chômage. Dans les contrées les plus pauvres du monde, où près d’un milliard de personnes connaissent la faim, c’est une question de vie ou de mort, littéralement. La raison est simple – il faut manger pour vivre. C’est pour cela que les prix des denrées alimentaires sont politiquement explosifs, avec notamment les soulèvements au Moyen-orient. Plus votre revenu est bas, plus vous devez dépenser en nourriture pour survivre. Pour les très pauvres, 50 à 60% de leur revenu y est consacré – et lorsque la situation s’aggrave, c’est carrément 100%.

Les économistes appellent cela la loi d’Engel. Cela n’a rien à voir avec le collaborateur de Marx, il s’agit en fait de son contemporain Ernst Engel, qui étudiait l’influence, sur les dépenses des ouvriers de son époque, des variations des prix et des revenus. Ecrivant au milieu du 19ème siècle, il savait ce qui se passait dans les campagnes lorsque les prix changeaient, et comment la famine, à l’image de celle qui frappa l’Irlande dans les années 1840, pouvait tuer des millions de personnes.

Mais pourquoi la hausse des prix ? La droite répond qu’il y a une demande excessive et trop de consommateurs. C’est faux. Dans les années 1840, l’Irlande exportait des céréales pendant que les Irlandais mourraient de faim. C’est la même chose aujourd’hui. Prenez les fleurs que nous achetons chez les fleuristes. Elles sont cultivées, coupées et conditionnées dans des pays comme le Kenya ou l’Inde, et arrivent en Europe deux ou trois jours plus tard. Il s’agit de pays où la malnutrition est endémique et où des émeutes de la faim se sont produites – mais la priorité est donnée à la culture florale pour le profit, au lieu des vivres dont le besoin se fait désespérément sentir.

La population

La population mondiale ne cesse de s’accroître – mais c’est aussi le cas de la production des denrées alimentaires. En fait, le surplus disponible est plus grand que jamais. Certains prétendent qu’on produit déjà le double des besoins alimentaires de base de la population mondiale. Et les capacités de transport et de stockage ne cessant de s’améliorer, il serait facile de remédier à des pénuries locales ou temporaires avec des réserves accumulées dans les bonnes périodes. C’est du reste la politique que suggérait, dans l’Ancien Testament, Joseph au Pharaon d’Egypte.

Alors qu’est-ce qui ne tourne pas rond ? « Le système alimentaire global est brisé », répond l’Oxfam. Ils n’ont pas tort, mais le système a toujours été pervers. La véritable cause qui s’interpose dans le rouage entre la production et la consommation, c’est le capitalisme et la course au profit.

La plupart des gens s’imaginent que le système alimentaire mondial est basé sur les marchés, et que les transactions qui y sont effectuées ont quelque chose à voir avec l’économie politique telle qu’on l’enseigne dans les lycées et les universités. Ce n’est pas vrai. Des milliards de gens consomment et deux milliards arrivent encore à gagner leur subsistance à côté des gros exploitants agricoles, mais au milieu, disposant d’une capacité quasi-absolue d’étranglement des « marchés », on trouve les multinationales géantes de l’agrobusiness. Ce ne sont pas seulement leurs détracteurs qui le disent. Dwayne Andreas, le patron d’Archer Daniels Midland – l’une des multinationales géantes – disait en 1995 : « Il n’y a pas une seule graine, dans le monde entier, qui soit vendue sur le marché libre. Pas une seule ! Le seul endroit où le marché libre existe, c’est dans les discours des politiciens.

Des marchés pas si libres que ça

Les chiffres de la concentration du pouvoir dans la production vivrière mondiale sont choquants pour ceux qui croient que le capitalisme est gouverné par le marché et la libre concurrence. Les agriculteurs ont besoin de semences, d’engrais, d’outils et de machines. La production de ces derniers est aujourd’hui sous le contrôle d’un très petit nombre de multinationales. Six firmes dominent 75% de la production agrochimique, et quatre se partagent 50% celle des semences. Quatre compagnies géantes, appelées ABCD, d’après leurs initiales, dominent l’essentiel du commerce mondial des denrées alimentaires de base – Archer Daniels Midland, Bunge, Cargill et Dreyfus. Elles sont les géants invisibles qui contrôlent près de 90% du commerce mondial des céréales. Cargill, la plus importante, a un chiffre d’affaires d’environs 115 milliards de dollars, ce qui en fait la plus grosse société privée de la planète. Cela signifie qu’elle a les moyens de dissimuler la plus grande partie de ses activités aux regards indiscrets. Mais ses yeux à elle sont partout. Elle se vante d’utiliser l’imagerie satellitaire la plus récente pour évaluer la moisson mondiale. Des cyniques prétendent que son système de renseignement parle d’égal à égal avec celui de la CIA.

D’autres productions sont acquises par les sociétés géantes fabriquant des aliments – Kraft, Nestlé, Altria (autrefois Philip Morris) et Unilever. Trois sociétés achètent 80% de la production mondiale de coton, trois encore se partagent 80% des bananes, 90% du thé passe entre les mains de six ou sept compagnies. L’intervenant du troisième type est la grande chaîne de supermarchés – comme Walmart et Tesco qui ont aujourd’hui des liens directs avec les producteurs dans le monde entier.

Additionnez toutes les sociétés concernées sur la planète et vous verrez qu’elles sont quelques centaines à dominer l’ensemble. Et pour faire bonne mesure, ces sociétés dirigent la plus grande partie de leur activité vers des paradis fiscaux d’une espèce ou d’une autre.

Les plus gros profits trouvent leur origine, non pas dans la production de nourriture, mais dans sa transformation en plats préparés, conserves, boissons gazeuses, friandises et autres, que nous sommes exhortés à acheter. Des milliards sont investis chaque années pour créer de nouvelles choses à manger et nous encourager à les consommer. Le système se répand dans le monde : des chaînes de supermarchés se sont emparées du secteur du commerce de détail dans les villes nouvelles et les cités d’Amérique latine et d’Asie. Mais la plus grande partie de ce que nous achetons finit à la poubelle. Le reste, que nous soumettons en urgence à une averse de micro-ondes, contribue à l’épanouissement de nos abdomens. Malgré ce que certains appellent la « pornographie de la bouffe » à la télé, nous cuisinons bien moins de repas sains et équilibrés que par le passé.

En même temps que les gondoles de supermarchés présentent fièrement des variétés de plus en plus grandes de plats préparés, 75% de la diversité de l’agriculture réelle s’est perdue au siècle dernier. Cela est dû au fait que l’agrobusiness exige une standardisation pour pouvoir acheter et vendre partout. Cargill, par exemple, se rengorge : « Nous sommes la farine de votre pain, le blé dur de vos nouilles, et le sel de vos frites. Nous sommes le maïs de vos tortillas, le chocolat de vos desserts et l’édulcorant de vos soft drinks. Nous sommes l’huile de vos assaisonnements et le bœuf, le porc et le poulet de vos dîners. Nous sommes le coton de vos vêtements, la base de vos moquettes et l’engrais qui permet de vous nourrir. » Cela dit, si on peut donner un coup de pouce au prix de vente en prétendant que vous avez un aliment exceptionnel – que ce yaourt abrite des bactéries spécialement bonnes pour la santé ou que ce paquet de nourriture congelée contient des légumes bio – c’est encore mieux.

Mais ce n’est pas seulement le big business qui sévit ici. Les Etats marchent la main dans la main avec le pouvoir des multinationales. La production globale est faussée par de gigantesques régimes de subventions, dans lesquels l’essentiel de l’argent va aux grosses exploitations et au gros agrobusiness. Passant devant un pré à vaches, vous verrez des animaux qui bénéficient d’une subvention quotidienne de l’Union européenne qui leur permet d’être mieux entretenus que la plupart des humains habitant l’Afrique. Regardez ce champ de blé – la subvention britannique atteint peut-être 200£ à l’hectare. Lorsque la société Tate & Lyle vend du sucre à perte sur le marché mondial, elle touche des aides du gouvernement. Lorsque Gate Gourmet fournit du sucre et du lait destinés au thé et au café des passagers d’un avion, elle bénéficie des aides à l’exportation.

Le problème des pauvres du monde

Entre les années 1970 et les années 1990, le nombre de sous-alimentés semblait avoir décliné, passant de 870 millions à environ 770 millions. La nourriture était moins chère, permettant au niveau de vie des plus pauvres de s’élever légèrement. Il semblait possible, lors du World Food Summit de 1996, de prendre l’engagement de réduire de moitié le nombre des affamés à l’horizon 2015. Cette promesse est désormais aux oubliettes. Dans la décennie et demie qui a suivi, le nombre des sous-alimentés a augmenté, dépassant le milliard en 2009.

Un important élément d’explication est que l’engagement à réduire la faim dans le monde était basé sur l’idée qu’on pouvait faire confiance au big business opérant sur des marchés qu’il contribuait à truquer. Les pays pauvres amélioreraient leur sort en cultivant pour l’exportation. L’investissement viendrait des multinationales et des gros exploitants des pays les plus pauvres, et les petits paysans quitteraient la terre pour connaître une vie meilleure dans les villes. Moyennant quoi l’aide au développement agricole fut pratiquement abandonnée. Sa part dans l’aide totale au développement passa de 20% à 4%.

Mais cet argument ne s’appliquait pas dans les pays avancés qui fixaient les règles. En Europe et en Amérique du Nord, les subventions ont atteint 250 milliards de dollars – 70 fois le montant de l’assistance aux paysans du tiers monde.

Aujourd’hui, de plus en plus de pays pauvres sont importateurs nets de produits alimentaires, en provenance le plus souvent des pays riches. Près de chez moi, dans les Midlands, on cultive des haricots qui seront exportés en Egypte et au Moyen-Orient pour nourrir les gens et le bétail. Si la tendance actuelle se poursuit, on estime qu’en 2050 70% de la population mondiale vivra dans des pays déficitaires en produits alimentaires. Cela n’a rien à voir avec les capacités de production. Le déclin dans la superficie de terres consacrées à la production de denrées de première nécessité est le résultat de la façon perverse dont fonctionne la ruée vers les cultures destinées à l’exportation.

Le patron de Cargill pose le cadre logique : « Il y a une croyance erronée selon laquelle le besoin le plus grand du monde en développement en matière agricole est de cultiver des denrées alimentaires pour la consommation locale. C’est une erreur. Les pays devraient produire ce qu’ils font le mieux – et vendre. » Cela pourrait être de la nourriture, mais c’est le plus souvent des fruits, des légumes ou des produits « exotiques » destinés à Tesco, Asda ou Sainsbury’s. Cela pourrait être la production de haricots de soya pour la nourriture du bétail ou l’huile de cuisine, ou l’huile de palme qui abonde dans les plats préparés. Cela peut être aussi la culture de produits non alimentaires comme les biocarburants et les fleurs. Ces cultures d’exportation sont aujourd’hui le lieu où se dirige l’essentiel de la recherche agronomique.

En même temps, la production locale des pays pauvres ne fait pas le poids face aux surplus subventionnés jetés par les pays riches sur le marché mondial. Leur sucre, leur lait et même leur viande de conserve ruinent la production locale non subventionnée, qui pourrait en fait être plus rentable en termes économiques stricts. Cela fait naître une situation dans laquelle une partie des campagnes travaille à la production pour l’exportation (souvent saisonnière) pendant que d’autres s’entêtent à produire pour les marchés locaux. L’ironie, c’est que 80% des plus pauvres du monde vivent dans les campagnes, à proximité des denrées alimentaires – mais sans argent pour les acheter. Ici le monde a un autre aspect. « Etre riche », disait un paysan, « c’est avoir assez à manger pour toute l’année. »

Les groupes de pression

Une autre raison pour laquelle il est difficile de briser ce cycle est que les conditions dans lesquelles les produits d’exportation pénètrent dans le monde développé sont fixées par les gouvernements de ces pays et les lobbies de l’agrobusiness, qui s’emploient à protéger leurs profits par la mise en place de droits de douane ou d’autres obstacles au commerce. Le message est le suivant : d’accord pour importer vos matières premières et vos denrées alimentaires brutes, mais nous taxons tout ce que vous fabriquez vous-mêmes.

Et puis il y a la spéculation. Certains marchés agricoles ont toujours été renommés pour les variations de leurs cours. Mais aujourd’hui des augmentations et des baisses brutales apparaissent dans le commerce du blé, du maïs, du riz et d’autres denrées de première nécessité. Les économistes sont divisés sur les explications à donner à ce phénomène. Les apologistes du marché nient que la spéculation ait une grande influence. Ils prétendent que les variations des cours sont le produit de pénuries et de surplus réels, et ils ont même le soutien d’économistes plus critiques comme Paul Krugman.

D’autres insistent sur le fait que l’importance de la spéculation ne cesse de croître. 60% de la totalité des stocks de denrées alimentaires sont contrôlés par les grosses sociétés. Quand on spécule, on achète non seulement la production actuelle mais aussi ce qu’on appelle les futures – on obtient des engagements sur la production de l’année prochaine ou de la suivante. On espère acheter à bas prix et revendre cher. Cela a toujours été le comportement des gros négociants, mais au cours de la dernière décennie nous avons vu l’argent, poussé par l’incertitude de la situation économique, se diriger massivement vers le marché des biens et des services. Les hedge funds et les spéculateurs se tournent désormais vers les denrées alimentaires parce qu’ils espèrent qu’elles sont « résistantes à la crise ». Les gouvernements peuvent alors pousser les prix vers le haut lorsque des craintes de pénurie provoquent des achats de panique, stocker ou introduire des restrictions aux commerce.

Et il ne s’agit là que des transactions sur les récoltes. Des accaparements de terres sont opérés dans le monde entier à la fois par des sociétés, et des Etats comme la Chine, qui veulent garantir leurs approvisionnements futurs. En Angleterre même, la terre fait partie du big business. Il y a quelques années, les banquiers utilisaient leurs bonus pour faire des acquisitions de prestige de terres rurales dans des régions comme l’East Anglia. Aujourd’hui, ils les utilisent pour acheter de la terre en tant qu’investissement – c’est « comme de l’or avec un cash flow », disait un agent immobilier.

Ces variations de cours rendent difficiles aux exploitants la prise de décision sur les quantités à cultiver de l’année à venir. Il leur est tout aussi difficile de savoir quoi planter parce que certaines cultures sont interchangeables. Et il est probable que l’instabilité va plutôt s’aggraver que diminuer dans l’avenir.

Famine et abondance

Malgré une éruption d’informations pessimistes sur la crise alimentaire, le problème auquel nous sommes véritablement confrontés est que nous avons permis le développement d’un système dans lequel il y a « la famine dans l’abondance ». La croissance de la population mondiale se ralentit et on s’attend à ce qu’elle s’arrête au milieu du siècle. Ce dont nous avons besoin, c’est de prendre le contrôle du système alimentaire. Cela nous permettra de nous occuper du gaspillage dans les pays riches mais aussi d’accroître la production dans les pays pauvres.

L’accent doit être mis sur l’augmentation de la production dans le Sud Global parce que c’est là que le potentiel est le plus grand. Mais avant tout nous devons protéger les deux milliards de personnes qui dépendent de 500 millions de petits paysans pour tout ou partie de leur subsistance des effets pervers du capitalisme global.

A long terme, les révolutionnaires appellent de leurs voeux un monde d’abondance construit sur la plus grande économie possible de travail humain. Mais nous en sommes sans doute encore loin. Pour aujourd’hui, cela n’a pas de sens de continuer à soutenir les grandes exploitations des pays riches ou les grands domaines des pays pauvres. Là où la petite agriculture est importante, des tentatives plus modestes, allant dans le sens d’une assistance à la construction de systèmes d’irrigation, de l’introduction de meilleures techniques, de sélection de semences, de fertilisants, etc., et l’encouragement de formes de coopération agricole, ouvrent de véritables perspectives de changement. Mais l’action au cas par cas dans cette direction ne suffira pas. Pour que ce soit efficace, il faut que l’agrobusiness soit détrôné. Le véritable changement ne viendra que lorsque le pouvoir de ceux qui dirigent le système dans le sens du profit sera remis en cause.

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