Militaant (Iran): les marxistes et la question de la défense de l’Etat-nation iranien

Maziar Razi et Morad Shirin expliquent les origines de la position de la Tendance marxiste révolutionnaire d’Iran (Militaant)- groupe militant en Iran- sur les  confusions autour du mot d’ordre de « défense de l’Iran »en cas d’agression impérialiste. Notre traduction.

 

Comment se positionner en cas d’attaque  américano-israélienne contre l’Iran?

Bien que nous ayons répondu à la question posée ci-dessus à plusieurs reprises dans le passé, il y a encore beaucoup d’ organisations, se prétendant trotskystes,  qui critiquent notre position tout simplement parce qu’elle ne cadre pas formellement avec les «normes» historiques du mouvement trotskyste. La critique la plus récente publique de notre position présentée par Michael Pröbsting du groupe Organisation Communiste Révolutionnaire pour la Libération (RKOB centrée en Autriche), dans laquelle il nous accuse d’être une tendance opportuniste qui «refuse ouvertement de défendre l’Iran contre une attaque en préparation des impérialistes américains, britanniques et leur auxiliaire Israélien « ! (Préface à leur document en allemand « De quelle sorte de Cinquième Internationale avons-nous besoin? »).

Afin de clarifier notre position une fois de plus, dans ce court article, nous allons expliciter  l’origine de notre position, tout en montrant les contradictions de la position traditionnelle des organisations trotskystes (pour une explication plus complète voir la domination impérialiste moderne et le fondamentalisme islamique, un document qui a été présenté pour discussion au Congrès 2008 de l’IMT, sur le site : http://marxist.cloudaccess.net/ en anglais, turc, farsi).

L’origine de notre position

La position de la Tendance marxistes révolutionnaires iraniens (http://militaant.cloudaccess.net/ ) a ses origines dans notre expérience au cours de 1978 à 1981 en Iran.

Nous avons essayé de nous confronter  au phénomène de la contre-révolution islamique, qui, afin d’écraser la révolution, a pris une posture «anti-impérialiste ». Grâce à cette méthode, elle a réussi à prendre la direction de la révolution et, l’ayant obtenue a ensuite pu écraser un mouvement de masse qui ont mobilisé 10 millions de personnes – un quart de la population iranienne à l’époque.

La force principale au sein de ce mouvement était pourtant la classe ouvrière. Pendant une période de quelques mois, le mouvement ouvrier – qui pourtant avait subi pendant des décennies  défaites et  stagnation durant la dictature du Shah- a généré une grève politique massive parmi les travailleurs du pétrole, a vu l’émergence de conseils ouvriers qui contrôlaient la production et la distribution, et bien d’autres événements et actions bien connus. Tous cela a été brisé parce que le courant stalinien et maoïste gauche n’ont pas su voir le loup déguisé en brebis.

Dès le début les islamistes ont adopté des tactiques qui semblaient radicales ou même de gauche, mais qui ont au contraire affaibli le mouvement ouvrier. Au plus fort d’un mouvement dans lequel la classe ouvrière, en particulier les travailleurs du pétrole, a joué un rôle clé,  les islamistes ont pris d’assaut l’ambassade américaine et ont ainsi détourné les travailleurs  et de nombreux autres militants par ce geste politique en criant des slogans devant l’ambassade. À une époque où les travailleurs  formaient des conseils d’usine dans de nombreux secteurs, en contrôlant la production et même la distribution dans certains cas, certains groupes staliniens partisans de la guerrilla n’ont pas compris l’importance du contrôle ouvrier et de leurs comités de base. Ils ne comprenaient pas le rôle révolutionnaire que les mouvements autonomes des femmes et des minorités nationales pourraient jouer.

Une contre-révolution qui, avec a eu une apparence «révolutionnaire», a exploité les traditions religieuses et culturelles des masses et, bien sûr,  a reçu l’aide de l’impérialisme, en portant contre le mouvement un coup terrible qui a vu des conséquences durer pendant des décennies.

Alors que son idéologie islamique, avec son fond médiéval et réactionnaire , était connue de toute la gauche, une grande partie de celui-ci, y compris la gauche internationale, pensait que le régime de Khomeiny était en quelque sorte objectivement, empiriquement, ou même inconsciemment (!), «anti-impérialiste» et «révolutionnaire». Ces vœux pieux se sont révélés désastreux pour tous les staliniens, maoïstes, des groupes centristes et  autres. Cette contre-révolution a même provoqué une scission parmi les trotskystes – avec la moitié du groupe en soutien de Khomeiny. Malheureusement, au lieu de condamner le groupe qui mit en avant une politique de collaboration de classe, la direction du Secrétariat Unifié de la Quatrième Internationale (note traduction : courant qui anime en partie la direction du NPA) a mis au ban le groupe qui a lutté pour  l’indépendance de la classe ouvrière!

Pourtant, ce triste épisode de notre histoire ne s’arrête pas là. Ayant vécu cela comme une tragédie, le mouvement a dû faire face à de nombreuses reprises plus tard sous la forme d’une farce aux mêmes raisonnements. Beaucoup de groupes qui avaient critiqué les autres pour leurs positions pro-Khomeiny pendant la révolution (de 1979) finirent par copier les premiers en adoptant la position de «défense»  de l’Iran lorsque les affrontements entre la République islamique et les Etats-Unis se ont dégénérés!

Des positions similaires et des slogans ont miné le mouvement: « Nous soutenons la Libye» (avril 1986); « La victoire en Irak » (1991) et «Nous sommes tous du Hezbollah aujourd’hui » (2007), avec des variations, certaines plus stridents et d’autres plus édulcorées , ont vu le jour parmi le large éventail de groupes se réclamant du trotskysme. Ces positions sont partagées par toute une gamme d’organisations: des petits groupes marginaux de petite bourgeoise, de sectes aux grands partis avec de solides racines ouvrières.

Et bien que le mouvement ait connu plus que sa juste part de charlatans, des coquins et de philanthropes sans cervelle, nous pensons que tant qu’il n’y a pas une solide base théorique contre ces positions, ces erreurs seront répétées immanquablement.

Notre position à l’égard du régime iranien et par la suite développée pendant la guerre du Golfe (dans une brochure intitulée La guerre du Golfe et le socialisme révolutionnaire). En 1990-1991, nous n’avons pas pris part à la défense du régime baassiste contre l’impérialisme américain. Nous avons soutenu les masses irakiennes contre l’impérialisme et ses laquais locaux. Les soulèvements kurdes et chiites contre le régime a montré que cette ligne politique n’a pas été en aucune façon utopique. Si seulement l’ensemble de la gauche internationale avait travaillé à faire progresser cette ligne politique.

Notre position: troisième camp

Considérant que dans tous les pays dominés les conditions historiques concrètes et la situation économique ont énormément changé, qu’il y a une bourgeoisie nationale qui souhaiterait promouvoir un «intérêt national», et que la domination impérialiste a pris une forme nouvelle, nous croyons que le trois principes de l’Internationale Communiste s’appliquent encore – mais sous une forme modifiée.

Le principal facteur pour les marxistes doit être le développement de la lutte des classes, en particulier du prolétariat. Depuis plusieurs décennies, la classe ouvrière dans ces pays  – à de maintes reprises développé  des grèves massives voire des grèves générales – a essayé de créer des syndicats indépendants et des organisations, a formé des conseils ouvriers, expérimenté le contrôle de la production et ainsi de suite.

La façon dont ces pays sont devenus indépendants, c’est à dire, sur le territoire d’une colonie qui comprenait de nombreuses nationalités diverses, sujette à l’oppression nationale par une dominante ethnique (ou religieuse) a produit  des luttes contre le gouvernement de l’État central. Le «intérêt national» de l’État-nation est contre tous les droits fondamentaux des nationalités mais aussi contre l’intérêt  des travailleurs.

C’est pourquoi, par exemple, la défaite du régime baassiste en 1991 a été un signal pour un grand nombre de Kurdes et de chiites à se révolter. Il est vrai que les dirigeants des deux mouvements étaient réactionaire. Et bien que les masses avaient grandes illusions dans les promesses de l’impérialisme américain, ils ont montré qu’il y avait un grand potentiel pour former un troisième camp si l’alternative d’une direction révolutionnaire avait été présente.

Dans des pays comme l’Irak ou l’Iran, par conséquent, la classe ouvrière doit mener les masses à la formation d’un camp indépendant – ni avec sa «propre» bourgeoisie dans la défense d’un «intérêt national», ni avec l’impérialisme. C’est un front uni des travailleurs et des couches de tous les exploités et des opprimés dans la société. Il ne doit pas seulement être anti-impérialiste, mais aussi lutter pour le renversement du capitalisme par le biais posant revendications transitoires, comme le contrôle des travailleurs.

Il serait du devoir de tous les révolutionnaires et  des organisations internationales progressistes de lui prêter un soutien pour faire avancer cette voie indépendante et véritablement révolutionnaire qui soit une véritable alternative aux deux autres camps. Au lieu d’appeler les travailleurs à rejoindre l’armée de la bourgeoisie réactionnaire comme des larbins, les marxistes doit faire appel aux travailleurs qui sont enrôlés dans l’armée de tirer sur leurs dirigeants, à constituer des conseils de soldats, d’armer les masses avec des armes lourdes pour défendre leurs usines et les quartiers , pour former des masses dans les compétences militaires à un niveau élevé et à mener une guerre révolutionnaire contre l’impérialisme et la bourgeoisie locale.

C’est la vraie façon d’affronter et de vaincre l’impérialisme. Ce n’est, bien sûr, pas une mince affaire. Mais les préparatifs d’une révolution ne sont pas un événement ordinaire. C’est notre devoir. La constitution d’un tel  front des travailleurs et des opprimés dépend d’une part de la préparation théorique et pratique avant l’événement et d’autre part de notre action résolue en étant capable de conduire les masses vers ce but une fois le conflit commencé.

Les organisations trotskystes et la position traditionnelle

Bien qu’il ait été assez dommageable que beaucoup au sein du mouvement trotskiste aient pris des positions sur ces pays sans en avoir aucune connaissance autre que celle qu’ils ont eu via  les médias bourgeois en Europe, une plus grande erreur a été de prendre la lettre les positions de l’Internationale Communiste ou celles de Trotsky sans en comprendre les raisonnements sous-tendus.

Si l’on regarde la position de Trotsky sur la guerre entre l’impérialisme italien et en Ethiopie, nous voyons que la considération principale est que la défaite du pays impérialistes va créer un rapport de forces international plus favorable au prolétariat et à mener à l’indépendance du pays sous-développés. Trotski déclare: «Bien sûr, nous sommes pour la défaite de l’Italie et la victoire de l’Ethiopie …» et ajoute à juste titre que «… nous voulons souligner le fait que cette lutte n’est pas dirigée contre le fascisme, mais contre l’impérialisme Quand la guerre est engagée, pour nous ce n’est pas une question de savoir qui est «meilleur», le [empereur éthiopien] Négus ou Mussolini;. c’est plutôt une question de la relation entre les classes et la lutte d’une nation sous-développée pour l’indépendance contre l’impérialisme  » (Trotsky, le conflit italo-éthiopien, dans les écrits de Léon Trotsky, OC, 17 juillet 1935)

Il est clair que dans le monde d’aujourd’hui la «question de la relation entre les classes » ne serait pas limitée aux classes dans le pays impérialiste, mais tiendrait compte,  mis sur un même pied d’égalité (ou même plus), en mettant l’accent sur la position des travailleurs dans les dominés pays. Quant à «la lutte d’une nation sous-développée pour l’indépendance contre l’impérialisme », c’est, historiquement parlant, largement hors de propos.

Trotsky ne pouvait maintenir une telle position à l’égard du Brésil dans les années 1930.

«Au Brésil, il règne maintenant un régime semi-fasciste que chaque révolutionnaire ne peut voir qu’avec haine. Supposons, cependant, que l’Angleterre demain entre dans un conflit militaire avec le Brésil. Je vous demande de quel côté du conflit sera la classe ouvrière, je vais répondre pour moi personnellement, dans ce cas, je serai sur le côté de « fasciste » du Brésil contre la « démocratique » Grande Bretagne. Pourquoi ? Parce que dans le conflit entre eux, il ne s’agit pas d’une question de démocratie ou de fascisme . Si l’Angleterre doit être victorieuse, elle va mettre un autre fasciste, à Rio de Janeiro et placera chaînes supplémentaires au Brésil. Si le Brésil, au contraire devrait être victorieux, il donnera une puissante impulsion à la conscience nationale et démocratique du pays et mènera le renversement de la dictature de Vargas. La défaite de l’Angleterre sera dans le même temps porter un coup à l’impérialisme britannique et donnera une impulsion au mouvement révolutionnaire du prolétariat anglais.  » (Trotsky, La lutte anti-impérialiste, entretien avec Matteo Fossa, 23 septembre 1938).

La position de Trotsky sur la guerre entre l’Italie fasciste et l’Ethiopie, et les menaces britanniques contre un Brésil semi-fasciste, sont similaires à la position de Marx, par exemple, sur la guerre russo-turque en 1878. C’est parce que les conditions n’avaient pas fondamentalement changé entre 1878 et 1935 ou 1938. Le rythme de développement au cours de ces 60 ans n’avait pas produit un changement qualitatif dans la structure de classe de ces sociétés.

Trotsky avait affaire à des pays dans un stade pré-capitaliste ou très faiblement développés, sans aucun mouvement significatif de la classe ouvrière – lorsqu’il s’agit du Brésil, il mentionne le prolétariat britannique, mais pas celui du Brésil. Mais une telle position pourrait-elle être prise maintenant, si par exemple une puissance impérialiste devaient menacer le Brésil pour une raison quelconque? Pouvez-vous, marxistes négliger le fait que durant les 70 dernières années le capitalisme brésilien a grandi à grands bonds, qu’il y ait eu une énorme croissance dans la différenciation des classes et des inégalités sociales entre ces classes? Que la classe ouvrière a été impliqué dans de nombreuses luttes et a mûri au niveau qu’il a connu à la fois un gouvernement réformiste (PT) et des conseils d’usine? Que de nombreux autres secteurs de la société, comme les noirs, ont également développé des mouvements de masse importants?

Au Brésil aujourd’hui, la «question de la relation des classes» aurait à se concentrer sur la classe ouvrière brésilienne, en particulier les éléments autour de conseils d’usine et l’aile gauche du PT. Il est donc important de garder à l’esprit la spécificité historique de toute analyse, pour évaluer les positions ou les principes.

Qu’est-ce que la défense de « l’Iran » veut dire?

Bien que les trotskystes traditionnalistes soient très passionnés par ce «principe révolutionnaire», en allant très  loin au point de nous accuser d’être «opportunistes» pour ne pas le respecter, et sans toutefois présenter la moindre preuve (!), ils ont en revanche pris l’habitude d’être extrêmement vague sur les sens réel de la défense de  l’Iran, en particulier dans ces aspects concrets.

Ils disent que dans le cas d’une attaque par les Etats Unis et Israël, les révolutionnaires doivent «défendre l’Iran »! Mais ils n’expliquent rien sur la nature de classe du mot «Iran». C’est parce que leur concept d’ « Iran » est au moins sept décennies de retard et n’est plus à jour. Il n’y a rien dans ce schéma obsolète concernant la classe dirigeante capitaliste et la nature de l’Etat; rien sur la classe ouvrière et son rôle central dans la vie économique de «Iran» et son potentiel en tant que dirigeant de toutes les classes exploitées et opprimées dans  leur lutte pour le renversement du capitalisme, rien sur le statut de «deuxième classe» des femmes, et ainsi de suite. L’aveuglement sur la question des classes de cette position est à couper le souffle!

Pour nous la seule façon que «défendre» l’Iran pourrait avoir un sens dans une situation visant engageant son« intégrité territoriale ». Mais cet «l’Iran» qui n’est rien d’autre qu’une prison de nationalités et qui a progressé grâce à la conquête de nombreux groupes ethniques de l’empire perse et la perte de certaines zones du fait des rivalités entre les empires britanniques et tsariste russe. Ainsi, même le territoire de « l’Iran » n’est pas un phénomène immuable, il est le résultat de guerres entre les classes dirigeantes de la Perse, la Grande-Bretagne et la Russie, et des révoltes par les classes opprimées de la région.

Défendre la configuration précise du territoire d’un «Iran» capitaliste qui est dominé par l’impérialisme n’est pas la principale préoccupation des travailleurs iraniens. En ce moment leur principale préoccupation est de joindre les deux bouts. Au-delà, leur principale tâche historique est de prendre le pouvoir. Notre principale préoccupation doit donc être que, quelles que soient les frontières de l’Iran et ses pays voisins, la classe dirigeante capitaliste d’ «Iran» soit renversée et une république des conseils ouvriers soit formée. Ce serait la première étape vers la formation d’une fédération d’Etats des travailleurs dans les pays voisins. Ce serait le meilleur moyen de contrer tout plan impérialiste d’attaquer quiconque dans la région.

Pour les marxistes révolutionnaires le mot «Iran» n’a donc de sens que si elle est discuté dans des conditions spécifiques et concrètes en termes de temps et de classe. Les positions « défensistes » de Trotsky sur le Brésil ou l’Éthiopie étaient une défense de l’Etat bourgeois de ces pays contre l’agression impérialiste – à un moment où un tel Etat a était à un stade initial de développement. Mais lorsque les organisations «trotskistes» d’aujourd’hui utilisent les arguments de Lénine et de Trotsky de plus d’une centaine d’années ou même des années 30 qui se rapportent à la «bourgeoisie nationale», ils sont (à juste titre) gênés de dire qu’ils défendent l’Etat complètement réactionnaire iranien contre une attaque impérialiste. Alors ils utilisent uniquement le mot «Iran» pour minimiser leur embarras! C’est sans doute nous n’en doutons pas d’ une approche «opportuniste» d’un sujet aussi important.

Maziar Razi – Morad Shirin
25 Janvier 2012…

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