Histoire du mouvement ouvrier

La grève générale de 1926 en Grande Bretagne: bilan et leçons pour aujourd’hui

Les années qui suivirent la fin de la Première guerre mondiale furent des années de crise pour le capitalisme britannique. Malgré sa “victoire” sur l’Allemagne, et les conditions très dures imposées au vaincu par le Traité de Versailles, l’industrie britannique demeurait très peu compétitive au niveau mondial.

Pour améliorer la rentabilité, les patrons britanniques devaient augmenter l’exploitation. Mais ils allaient se heurter à un problème de taille, à savoir la force de la classe ouvrière, dont la conscience et le moral avaient été renforcés par la révolution russe d’octobre 1917.

Ainsi, quand, en 1920, lors de la guerre d’intervention des puissances impérialistes contre l’URSS, le gouvernement britannique voulut envoyer des armes aux forces armées polonaises pour les renforcer dans leur guerre contre les bolcheviks, un Conseil d’Action Syndicale appela à une grève générale pour empêcher l’envoi des armes et le gouvernement dut céder. Premier round aux travailleurs.

Neuf mois plus tard, les patrons cherchèrent à réduire les salaires dans le secteur-clé des mines de charbon. Malgré l’existence d’une alliance formelle entre les syndicats de mineurs, de cheminots et de travailleurs des transports — la “Triple Alliance” — les autres syndicats refusèrent de soutenir les mineurs, qui furent battus. Le jour où la Triple Alliance refusa d’agir allait prendre dans le mouvement ouvrier britannique le nom de “vendredi noir”.

Deuxième round aux patrons ! En trois ans, les salaires des mineurs chutèrent de 26%, ceux des sidérurgistes de 20% et ceux des travailleurs du textile de 20%. Dans la même période, environ 2 millions de travailleurs quittèrent les syndicats.

Malgré cette défaite, les travailleurs n’étaient pas vaincus. En 1923, le nombre de grèves augmenta. Cette année-là, le premier gouvernement travailliste — minoritaire — fut élu.

Confrontés à la relance de l’économie allemande qui suivit l’échec du mouvement révolutionnaire d’octobre 1923, les patrons britanniques devenaient de plus en plus conscients qu’ils devraient attaquer encore une fois les travailleurs s’ils voulaient briser l’avant-garde — les mineurs — et affaiblir ainsi tout le mouvement ouvrier.

Ce fut l’objectif principal du nouveau gouvernement conservateur de Baldwin, élu en décembre 1924 à la suite de l’effondrement du gouvernement travailliste.

En juin 1925, les mines de charbon allemandes recommençèrent à fonctionner à plein régime. Craignant pour leurs exportations, les propriétaires miniers britanniques déchirèrent immédiatement les accords passés avec les syndicats — y compris sur l’existence d’un salaire minimum — et annoncèrent des réductions de salaire importantes. Comme le déclara Baldwin : “Tous les travailleurs du pays doivent accepter des réductions de salaire afin de remettre l’industrie sur pied.”

Le Conseil général du Trades Union Congress (TUC — l’unique centrale syndicale britannique) se solidarisa avec les mineurs, appela tous les syndicalistes impliqués dans le transport du charbon — cheminots, travailleurs des transports, dockers — à cesser le travail. Pas encore prêt à une confrontation généralisée, le gouvernement recula. Pour mieux sauter.

Malgré la liesse ouvrière qui marqua le jour où le gouvernement recula (connu sous le nom de “vendredi rouge”), la situation demeurait pleine de dangers. Tout en accordant une subvention salariale aux patrons des mines pour une durée de neuf mois et en établissant une commission pour étudier l’état de l’industrie minière, le gouvernement préparait la confrontation à venir.

Comme l’a dit Winston Churchill, qui fut l’un des avocats les plus ardents pour briser le pouvoir syndical : “Nous avons décidé de reporter la crise dans l’espoir de l’éviter, ou, si on ne peut pas l’éviter, de l’emporter le moment venu.”

Un véritable plan de guerre fut établi en secret. Le pays fut partagé en dix divisions, chacune dirigée par un Ministre ayant le pouvoir de contrôle sur les transports, le courrier et la distribution de nourriture et de charbon. Au même moment, le gouvernement créa des “Comités de service volontaire” et une “Organisation pour le maintien des fournitures”, avec pour objectif d’organiser des jaunes et de les former à conduire trains et camions. Enfin, une nouvelle force armée, la “Réserve Civile de Police”, composée d’ex-soldats “loyaux”, fut créée afin d’imposer l’ordre et de protéger les jaunes.

Certains dirigeants syndicaux comprenaient bien ce qui les attendait. A. J. Cook, dirigeant des mineurs, ex-membre du Parti Communiste qui se disait toujours “un humble disciple de Lénine”, signala le danger :

“Au mois de mai prochain, nous devrons faire face à la plus grande crise et à la plus grande lutte qu’on ait jamais connues et nous les préparons… Je me fous du gouvernement, de l’armée et de la marine… Nous avons déjà battu non seulement les patrons mais aussi la plus forte armée des temps modernes.”

Cette position reflète à la fois les forces et les faiblesses de Cook, et donc de tout le syndicat des mineurs. A la différence des autres dirigeants, il était prêt à lutter. Mais il ne comprenait pas l’importance d’une lutte politique et, malgré sa rhétorique, il ne comprennait pas l’enjeu de la bataille à venir.
A deux reprises — contre les ventes d’armes au gouvernement réactionnaire polonais, puis le “vendredi rouge” — le gouvernement avait dû reculer devant les syndicats, sans qu’une lutte ait lieu.

Le refus des bureaucrates d’activer la Triple Alliance le vendredi noir, alors qu’une lutte était nécessaire, était significatif de la véritable politique qu’ils étaient capables de mener lors d’une crise. Pourtant Cook ne le comprenait pas. Ou s’il le comprenait il ne faisait rien pour les contrer. Pendant toute la crise qui allait suivre, il refusa systématiquement de rompre avec ses camarades bureaucrates au sein du TUC.

La grève arrive

En mars 1926, la Commission gouvernementale établie six mois auparavant rendit son rapport. Elle considérait que les mines n’étaient “pas rentables”, qu’il fallait abandonner la subvention salariale et réduire les salaires, tout en préconisant une certaine intervention étatique.

Au même moment, les patrons de l’industrie métallurgique cherchèrent à imposer une augmentation des horaires — non payée ! — les sociétés (privées) de chemin de fer promirent des réductions de salaire et les patrons de la construction voulurent remettre en cause les conditions de travail. Tout était en place pour la confrontation la plus importante dans l’histoire de la classe ouvrière britannique.

Le syndicat des mineurs rejeta le rapport de la Commission, mais le manque de combativité du Conseil général, qui se contenta d’appeler à la grève générale de manière rituelle, était consternant. L’aile droite du TUC craignait avant tout de perdre le contrôle du mouvement.

Le dirigeant des cheminots, J. H. Thomas, le déclara nettement, à moins de deux semaines de la grève : “Parler actuellement comme si, dans quelques jours, tous les travailleurs du pays allaient être appelés à faire grève, c’est déchaîner des passions qu’on pourrait avoir du mal à contrôler.”

Les principaux dirigeants du TUC espéraient que le gouvernement, comme en 1925, céderait devant la pression. S’il refusait de céder, il leur faudrait agir comme lors du vendredi noir de 1921: ils abandonneraient les mineurs.

Quelle fut la réponse de la gauche syndicale, notamment de la direction des mineurs — secteur le plus concerné par cette trahison annoncée ? Ils préférèrent laisser les affaires entre les mains du Conseil général. Sous la pression du TUC, Cook accepta même que le Congrès des mineurs ne se prononçât pas sur le rapport de la Commission ! Pendant toute la grève, ni Cook ni une quelconque instance du syndicat des mineurs n’appela la base à rompre avec les dirigeants traîtres.

En avril, les dirigeants du TUC recherchèrent un compromis avec le gouvernement. Mais les patrons sentaient qu’ils pouvaient gagner. Les propriétaires des mines déclarèrent que le 30 avril ils fermeraient les portes à tous ceux qui n’acceptaient pas les conditions de la Commission, et qu’à cette date prendraient effet une augmentation des horaires et de nouveaux accords salariaux locaux. La réponse du Conseil général était prévisible : la lâcheté systématique.

Le premier mai 1926, alors que l’une des plus grandes manifestations ouvrières se déroulait à Hyde Park à Londres, une poignée de bureaucrates “négociait”. En fait, selon les propres dires de Thomas, ils s’abaissaient : “J’imagine que mes critiques habituelles diront que je m’abaissais, et c’est vrai. Dans toute ma longue vie je n’ai jamais supplié et imploré comme j’ai supplié et imploré toute la journée d’aujourd’hui.”

Comme cela était prévisible, un tel comportement ne fit qu’encourager le gouvernement dans sa démarche anti-ouvrière. Prenant prétexte du refus — tout à fait correct — des travailleurs du livre d’imprimer un éditorial du journal jaune le “Daily Mail” attaquant une éventuelle grève générale, le gouvernement rompit les négociations. Les dirigeants du TUC eurent beau condamner les imprimeurs, le gouvernement poussa son avantage.

Sans enthousiasme, mais sans alternative, le Conseil Général du TUC appela à la grève générale le lundi 3 mai 1926. Les premiers jours, les métallos et les travailleurs des chantiers navals ne furent pas appelés à faire grève, le Conseil général préférant les garder “en réserve”.

La bourgeoisie, bien entendu, n’était pas aussi frileuse. Le 4 mai, les docks de Londres étaient occupés par deux bataillons de l’armée, équipés de cavalerie et de blindés. Des navires furent remorqués dans les estuaires proches des grandes villes ouvrières — Newcastle, Liverpool, Hull et Glasgow — et les “volontaires” et la réserve de police, bien préparés, furent mobilisés.

Afin de faire passer son message anti-ouvrier et sa propagande, le gouvernement lança un quotidien, la “British Gazette”, dont le rédacteur en chef était Churchill. Chaque jour, cette feuille vomissait sa haine des travailleurs et appelait “le peuple” à s’opposer à la grève. Elle était aidée dans son sale boulot par la BBC, récemment établie.


La naissance d’un pouvoir ouvrier

Malgré ses désirs, le Conseil général fut obligé d’organiser la grève. Le 1er mai, il adopta une résolution demandant aux “Trades councils” (des comités locaux rassemblant tous le syndicats de la région) de créer des conseils d’action non seulement pour assurer la grève mais aussi pour “organiser les syndicalistes lors du conflit, d’une manière la plus efficace, afin de préserver la paix et l’ordre.”

La réalité de la grève obligea les Trades councils à aller beaucoup plus loin que ne le voulait le Conseil général. Les conseils d’action, se réunissant quotidiennement, se structurèrent en plusieurs départements, organisant notamment le ravitaillement, une milice ouvrière et des bulletins locaux.

Certains conseils allèrent encore plus loin, et établirent des commissions qui réglaient les questions de finance et organisaient les piquets, la propagande, l’aide aux emprisonnés, le divertissement, le transport etc.

L’organisation de piquets de masse afin d’imposer la grève aboutit rapidement dans certaines régions à une dualité de pouvoir. A l’est de Londres, dans les quartiers ouvriers de West Ham et de Poplar, tous les camions et voitures furent interdits, sauf ceux “avec la permission du TUC”.

Dans le bassin houiller de Fife, en Ecosse, les groupes de défense ouvriers empêchèrent l’activité des jaunes. Voici des extraits du rapport officiel qui fut tiré après la grève :

“L’organisation était bien huilée. Tout était arrêté — il y avait même des piquets sur les voies des chemins de fer. Le Conseil organisa un service de courrier sans pareil : trois voitures, 100 motos et autant de vélos que nécessaire. Ce système couvrit tout le Fife, amenant et diffusant l’information et transportant des orateurs partout dans le pays… Après des attaques policières contre les piquets, le Corps de Défense, qui rassemblait 150 travailleurs au début, fut réorganisé. A la fin, nous étions 700, dont 400 dirigés par des travailleurs qui avaient été caporaux pendant la guerre, à marcher en formation militaire à travers la ville afin de protéger les piquets. La police ne s’est plus montrée.”

A Fife toujours, les grévistes prirent le contrôle des transports. Un mineur communiste décrit ainsi la situation : “tous les véhicules devaient recevoir la permission du Trades council avant d’emprunter la rue principale… Pour être sûrs que personne ne passerait, les mineurs avaient mis une corde à travers la rue. Si le véhicule avait un permis, il passait ; sinon, il ne passait pas.”

A Middlesborough, ville du nord de l’Angleterre où il y avait des métallos, des mineurs et des travailleurs des chantiers navals, le Comité de grève central fut très efficace. Son secrétaire écrivait : “On peut dire sans peur d’être contredit que nous n’avons jamais connu une grève où la participation — de tous les travailleurs — a été si enthousiaste et si déterminée.”

Le Comité se réunissait quotidiennement, organisait un comité d’urgence qui siégeait chaque nuit, et avait un système de communication basé sur des équipes de motocyclistes. Il fut si efficace que la police accepta de retirer la cavalerie et les policiers “spéciaux”, “afin de maintenir l’ordre”. De tels exemples se multipliaient partout dans le pays. Les travailleurs se montraient pleins d’initiative, organisant la grève avec conscience et montrant également que la population travailleuse n’avait nullement besoin des patrons.

Ce qui était tout à fait normal, chaque grève générale posant la question “qui dirige ?”. Les travailleurs britanniques, à travers les Conseils d’action, montrèrent qu’ils étaient capables de relever le défi et de bâtir un nouveau pouvoir, basé non sur les institutions formelles et sur le fond anti-démocratiques de la démocratie bourgeoise, comme le parlement, mais sur la participation active, sur l’intervention quotidienne des travailleurs et de leurs représentants élus.

Néanmoins, la grève souffrait d’une terrible faiblesse. Malgré les initiatives locales, malgré l’action et le courage des masses, la direction restait entièrement entre les mains des bureaucrates du Conseil Général. Malgré l’existence des Conseils d’Action, les divers secteurs en grève ne s’étaient pas unis à la base. Dans la plupart des régions, les mineurs étaient restés chez eux, sans chercher à nouer des liens avec les grévistes des villes proches.

Cette faiblesse organisationnelle, liée au fait que la direction de gauche — et notamment Cook — refusait totalement de rompre, et même de critiquer ouvertement la direction du TUC, laissa l’initiative entre les mains des bureaucrates réformistes qui cherchaient à mettre fin au mouvement par tous les moyens.

Selon un dirigeant syndical des transports, le cauchemar des bureaucrates était le suivant : “Plus la grève durait, plus le contrôle et l’autorité passaient des mains des exécutifs responsables aux mains de ceux qui n’avaient ni autorité, ni contrôle.”

Le vendredi 7 mai, les négociations entamées dès le début de la grève semblaient avoir trouvé une issue… en faveur des patrons. Les bureaucrates proposaient d’accepter les réductions de salaire chez les mineurs, à condition que le gouvernement mette également en oeuvre d’autres éléments du rapport de la Commission, notamment une politique d’intervention dans l’industrie du charbon.

Le gouvernement de Baldwin resta de marbre, sentant bien la possibilité d’une victoire totale. Selon Churchill “la simple acceptation des réductions de salaire n’est plus suffisante. C’est une lutte à mort.” En effet. Churchill comprenait bien que les patrons avaient la possibilité de briser une fois pour toutes le pouvoir syndical, et que leur atout principal résidait dans la lâcheté des dirigeants syndicaux.

Le 11 mai, la direction syndicale était d’accord : elle était prête à mettre fin à la grève et à accepter sans conditions les réductions salariales. Les mineurs refusèrent catégoriquement l’accord. Ce qui n’était pas étonnant.

Néanmoins, le lendemain, les dirigeants du TUC offrirent une reddition totale au Conseil des Ministres. Baldwin refusa toute assurance, y compris sur la répression antisyndicale. La défaite des bureaucrates fut totale. Selon un ministre de l’époque, Lord Birkenhead “leur reddition fut si humiliante qu’une sorte de réaction instinctive nous empêchait même de les regarder.”

Les dirigeants du TUC étaient arrivés à leurs fins. Appuyés par les dirigeants du Parti Travailliste, ils avaient mis fin à la grève. Le 12 mai, après seulement neuf jours, la fin de la grève était annoncée, la trahison des mineurs était consommée.

Les grévistes furent stupéfaits. D’ailleurs, au début, le TUC eut du mal à imposer sa volonté anti-ouvrière : face aux tentatives de répression antisyndicale de la part du patronat, le nombre de grévistes continuait à augmenter ! Le 13 mai, la BBC elle-même était obligée de constater qu’il n’y avait pas encore eu “de reprise généralisée”. En fait, il y avait 100.000 grévistes de plus !

Pendant plus d’une semaine, les grèves se poursuivirent pour défendre les travailleurs au niveau local. A ce moment là, il était encore possible pour les mineurs de relancer la grève en s’adressant aux centaines de milliers de grévistes. Mais pour cela il aurait fallu rompre avec la direction du TUC. Et cela, Cook, l’“humble disciple de Lénine”, n’était pas prêt à le faire. Le syndicat des mineurs accepta le fait accompli, tout en soulignant que la fin de la grève était de “la seule responsabilité du Conseil Général” et remercia “tous les travailleurs pour leur démonstration magnifique de loyauté”. Mais pas un mot de critique.

La fin et ses leçons

Trahis, isolés, les mineurs continuèrent leur combat pendant sept mois. Mais, à la fin du mois de novembre, affamés et démoralisés, ils durent céder devant l’offensive patronale et accepter leurs conditions draconiennes. A cause de l’action des dirigeants syndicaux, la grève générale de 1926 fut un triomphe… pour la bourgeoisie britannique. La campagne de répression antisyndicale qui s’ensuivit fit des dizaines de milliers de victimes. Des centaines de milliers de travailleurs quittèrent les syndicats et le taux de syndicalisation tomba au dessous du niveau d’avant-guerre.

Ce fut une terrible défaite pour les travailleurs. Ses conséquences se firent sentir longtemps sur le mouvement ouvrier. Pas uniquement parce qu’il fallut attendre 1945 et l’écrasement de Churchill pour voir la conscience et le moral de la classe ouvrière remonter, ni parce que jusqu’à la défaite de la grande grève des mineurs de 1984-85 les gouvernements successifs ont considéré les mineurs comme leur ennemi numéro un.

Non, les conséquences les plus tragiques de cette défaite et de cette trahison, c’est que les leçons n’ont pas été assimilées. En effet, lors de la grève de 1984-85 — un événement comparable à la grève de 1926 par son ampleur et par les conséquences réactionnaires qui découlèrent de la défaite ouvrière — les mineurs ont refusé de rompre avec les dirigeants droitiers du TUC, bien que ces derniers aient refusé systématiquement de les soutenir.

Plus frappant encore, en 1984-85, les mineurs, comme leurs grands-pères en 1926, étaient dirigés par un homme de gauche — Arthur Scargill — qui, malgré sa rhétorique de gauche, malgré la totale loyauté dont il bénéficiait de la part des mineurs de base, refusa de dénoncer ses camarades bureaucrates et encore moins d’organiser la base contre eux. En 1984-85, comme en 1926, les résultats furent catastrophiques pour les travailleurs.

Les travailleurs de tous les pays doivent retenir les leçons de la grève générale de 1926, et comprendre toute l’importance qu’il y a à organiser les travailleurs de la base autour d’un programme de lutte et aussi de rupture avec les dirigeants bureaucratiques. Ils doivent aussi se rendre compte que si un dirigeant de gauche, aussi admirable soit-il, ne parvient pas lors d’un conflit d’envergure à rompre avec sa politique réformiste, il devient alors un allié dangereux avec qui il faut rompre, sinon l’échec est inéluctable.


Trotsky, le Parti Communiste et le mouvement de la base syndicale

Le Parti Communiste n’a jamais été fort en Grande-Bretagne, ne dépassant jamais quelques dizaines de milliers de militants, et est toujours resté dans l’ombre de son grand frère, le Parti Travailliste, à qui est affiliée la majorité des syndicats.

Néanmoins, au milieu des années 20, le PC joua un rôle important, notamment dans les syndicats. En 1924, sous l’influence de l’Internationale Communiste, le PC lança un mouvement de la base syndicale, le “Minority Movement”. Son objectif était de rassembler tous les syndicalistes qui voulaient lutter contre les dirigeants bureaucratiques et pour un programme d’action en défense des travailleurs.

Trotsky s’est intéressé de près à cette initiative, et en particulier au déroulement de la grève générale et de la position du PC. L’évolution de la politique du PC nous permet de comprendre le début de la dégénérescence du mouvement communiste international, et aussi de tirer des leçons importantes pour la construction d’un mouvement de la base syndicale en France aujourd’hui.

Selon “The Worker” (Le Travailleur), les tâches du Minority Movement étaient les suivantes :
“Dans chaque syndicat, les forces de la base doivent être rassemblées :
1) autour d’un programme de lutte ;
2) autour de revendications concrètes pour la réorganisation et la consolidation des syndicats ;
3) autour de la nécessité de créer une nouvelle idéologie parmi les syndiqués;
4) autour de la nécessité de former et de développer une nouvelle direction pour remplacer l’ancienne.”

Le PC avait commencé à organiser le Minority Movement au sein du syndicat des mineurs. A. J. Cook, qui avait quitté le PC en 1921, peu après sa fondation, fut élu à la tête du syndicat des mineurs avec l’appui du Minority Movement.


Congrès

A son premier congrès, en août 1924, le mouvement rassemblait 270 délégués représentant plus de 270 000 travailleurs. Deux ans plus tard, à la veille de la grève générale, il rassemblait 547 organisations et plus de 957 000 syndiqués, soit 17% des syndiqués du TUC ! La plupart des dirigeants du Minority Movement était des militants du PC. Néanmoins, il ne constituait nullement un “front” pour le parti, ni un regroupement voué à une politique bêtement syndicaliste.

Il rassemblait tous les travailleurs qui voulaient lutter, qu’ils fussent révolutionnaires ou non. Ainsi le programme d’action du Minority Movement était profondément révolutionnaire.

Commençant par mettre en avant des revendications portant sur les salaires et les conditions de travail, le programme avançait des réponses organisationnelles à toute une série de questions qui allaient de l’extension des syndicats à la création des comités d’usine en passant par la création d’une nouvelle direction révocable et responsable devant la base, pour arriver au besoin d’une politique internationaliste, en particulier à l’égard de la jeune URSS.

Selon le PC, la participation des travailleurs à la lutte pour une telle politique syndicale les convaincrait de l’importance de la politique révolutionnaire. D’où la nécessité pour le Parti de ne pas imposer sa politique au moment-même, mais aussi de ne pas la cacher.

Au début, cette politique honnête permit de critiquer les dirigeants de gauche et d’avertir la base du danger qu’ils pourraient représenter. Voici par exemple ce qui soulignait le PC en octobre 1924, peu de temps après l’élection de Cook à la tête du syndicat des mineurs :

“Il serait suicidaire pour le PC et le MM de se fier à ce qu’on a appelé la gauche officielle… C’est le devoir du Parti et du MM de critiquer systématiquement ses faiblesses.”

Les raisons de cette critique étaient soulignées par Trotsky dans un article analysant la nature de la “gauche officielle” :

“Il doit être clairement compris que ce genre de ‘gauchisme’ n’est de gauche que lorsqu’il n’a pas d’obligations pratiques. Dès que la question de l’action est posée, l’aile gauche cède respectueusement la direction à la droite… L’aile droite et l’aile gauche, y compris, bien entendu Purcell et Cook, ont la plus grande peur de commencer la lutte finale. Même là où ils acceptent verbalement l’inéluctabilité de la lutte et de la révolution, ils espèrent profondément qu’un miracle les sauvera. Dans tous les cas, ils freineront le mouvement, ils tergiverseront, ils attendront, ils céderont la responsabilité à d’autres, et en réalité ils aideront Thomas dans toute question importante.”

Malheureusement, après 1924, le PC britannique commença à souffrir des débuts de la dégénérescence de l’Internationale Communiste. L’Internationale allait cesser d’être l’instrument de la révolution internationale et allait devenir le pion de la bureaucratie soviétique sur l’échiquier diplomatique international.

Dans sa phase initiale en Grande Bretagne, ceci prit la forme d’une adaptation à la bureaucratie syndicale, avec comme objectif d’utiliser cette force, comme en 1920, pour empêcher une éventuelle invasion impérialiste de l’URSS.

Ainsi, au nom de la “défense de l’URSS” bureaucratique, c’est à dire du statu quo avec l’impérialisme, le PC refusait de critiquer les dirigeants de gauche et finit par faire comme eux… par suivre la droite.

A la veille de la grève, le Minority Movement soulignait que “dans aucune circonstance les Conseils d’Action ne doivent remplir le travail des syndicats. Leur tâche est de faire en sorte que toutes les décisions du Conseil Général et des directions syndicales soient exécutées.”

La conclusion logique de cette politique fut le mot d’ordre principal du PC lors de la grève : “Tout le pouvoir au Conseil Général du TUC”. L’espoir, ou plutôt l’illusion, du PC était que la gauche prendrait le pouvoir au sein du TUC, et donc dans le pays.

Les conséquences de cette politique furent désastreuses. Au moment où il aurait fallu organiser les formes de démocratie ouvrière afin de rompre avec la direction du TUC, le PC appelait à renforcer cette dernière ! Ne rencontrant aucune opposition réelle de la part du Minority Movement, la direction du TUC eut tout loisir pour mener sa politique anti-ouvrière et de trahison, malgré l’implantation réelle du mouvement parmi les syndicalistes de base.

Selon le PC de 1926, les masses n’avaient plus besoin d’une politique révolutionnaire, mais plutôt du réformisme musclé de Cook, même s’il était finalement inefficace. Cette politique à son tour ouvrait la voie à la droite.

Comme le souligna Trotsky, 18 mois après la fin de la grève : “Un jeune PC, dont la seule force est celle de la critique et de la détermination, révèle au moment décisif qu’il possède un surplus de qualités du signe opposé. Au fond, il s’agit d’une mauvaise compréhension du front unique. Jour après jour on a répété au PC britannique que l’union avec Purcell et Hicks aiderait la défense de l’URSS. Ceci ne pouvait pas ne pas avoir un effet sur la conscience du PC”.


Tournants

Le refus de rompre avec la gauche, et même de la critiquer le moment venu, allait coûter cher au jeune PC. De plus en plus soumis aux derniers tournants de Moscou, le parti dut ensuite justifier le refus de Moscou de rompre avec la direction droitière du TUC après la fin de la grève, et de maintenir le cadre du Conseil anglo-soviétique entre les deux appareils syndicaux.

De plus en plus discrédité parmi les militants de base, le PC n’arrivait même pas à s’intégrer dans l’appareil syndical — fortement travailliste. Deux ans après la fin de la grève le Minority Movement fut interdit par le TUC et il s’effondra l’année suivante.

L’expérience fut terminée, achevée par le poids croissant de la bureaucratie stalinienne en URSS et son influence néfaste sur toutes les sections de l’Internationale Communiste.

Comme l’a dit Trotsky en 1931, résumant l’expérience dans une lettre aux trotskystes français :

“Les masses ne connaissaient comme chefs du mouvement que Purcell, Hicks et Cook à qui Moscou apportait d’ailleurs sa garantie. Ces amis ‘gauchistes’, à la première épreuve sérieuse, ont honteusement trahi le prolétariat. Les ouvriers révolutionnaires ont été désorientés, sont tombés dans l’apathie et ont reporté sur le PC lui-même leur déception, alors que le parti n’avait constitué qu’un élément passif dans ce mécanisme de trahison. Le Minority Movement disparut presque totalement : le PC retourna à l’état de secte impuissante. Ainsi, par suite d’une fausse conception du parti, le plus grand mouvement du prolétariat anglais, qui déclencha la grève générale, non seulement n’a pas réussi à ébranler l’appareil de la bureaucratie réactionnaire, mais l’a au contraire renforcé et a compromis pour longtemps le communisme en Grande Bretagne.”

La conclusion est claire : la création d’un mouvement de la base syndicale constitue un élément important de la politique révolutionnaire. Mais son utilisation opportuniste, comme celle imposée sur le PC britannique par les staliniens, conduit inévitablement à l’effondrement et au discrédit de toute l’organisation. En 1926 en Grande Bretagne, comme ailleurs depuis, le stalinisme s’est révélé le fossoyeur de la révolution.