Revolution et contre révolution en Allemagne

 

 

 

Révolution et contre-révolution en Allemagne, 1918-1920 propose une reconstruction des événements des deux premières années cruciales de l’après-guerre, réalisée avec une documentation extraordinairement ample et riche en détails. Cet ouvrage est mis pour la première fois à disposition du lecteur de langue française. Il s’agit d’un matériel précieux, non seulement parce qu’il fournit une contribution historiographique certaine, mais aussi parce que s’en dégage une réflexion politique d’une importance remarquable.

imageEn fait, ce n’est pas un hasard si ce texte a fait l’objet de luttes politiques dès sa première publication en 1929, au moment où, moins de dix ans après les événements traités, le KPD était impliqué dans la contre-révolution stalinienne et les militants et les dirigeants de ce parti qui s’y opposaient étaient marginalisés ou exclus. Dans les pages qui suivent, la préface à l’édition de 1929, la note éditoriale et les repères biographiques concernant les auteurs permettent une reconstruction philologique des motifs qui nous ont convaincus d’attribuer l’ouvrage aux seuls Paul Frölich, Rudolf Lindau, Albert Schreiner et Jakob Walcher.

La direction du KPD, sous l’hégémonie stalinienne, avait en fait voulu réduire le mérite de ces auteurs en les insérant dans une liste de vingt-huit noms, afin de cacher le fait que trois d’entre eux (Frölich, Schreiner et Walcher) avaient été exclus du parti et le quatrième (Lindau), déchu des fonctions dirigeantes. Les auteurs, du reste, estimèrent que la publication du texte était plus importante que leur conflit avec le parti.

C’était un choix compréhensible. Les événements traités dans le texte doivent être effectivement connus, étudiés, assimilés, parce qu’ils font partie de l’histoire d’une défaite stratégique d’une exceptionnelle portée. Une issue différente de cette lutte au cœur de l’Europe au début des années 1920 aurait sans aucun doute changé le cours de l’histoire du XXe siècle à l’échelle continentale autant que mondiale. Avec un prolétariat au pouvoir en Allemagne, la part européenne de la stratégie bicontinentale de Lénine, celle à laquelle Arrigo Cervetto se réfère dans son texte de 1962, Lénine et la révolution chinoise, se serait réalisée, donnant un tout autre souffle aux luttes en Orient et même en Russie.

Des phénomènes contre-révolutionnaires tels que le stalinisme ou le nazisme n’auraient vraisemblablement pas trouvé de conditions favorables à leur développement. L’époque de l’impérialisme aurait pu mourir dès sa naissance. Dans tous les cas, cela aurait été une autre histoire, certainement dense en inconnues et peut-être aussi en défaites, mais avec des conséquences probablement moins dévastatrices pour le mouvement ouvrier et pour la tradition communiste.

Cet ouvrage analyse les événements qui vont de la révolution de novembre 1918 au putsch de Kapp en mars 1920. Trois thèmes en émergent, qui donnent à réfléchir.

Le premier thème est sans aucun doute le rôle contre-révolutionnaire de la social-démocratie allemande. De celle-ci on connaît relativement bien la position social-impérialiste qui amène le parti à se ranger aux côtés de la bourgeoisie lorsque éclate la guerre impérialiste : le 4 août 1914, le SPD vote les crédits de guerre au Reichstag, trahissant ainsi tous les principes internationalistes et menant à la faillite la IIe Internationale. En revanche, on connaît beaucoup moins son action contre-révolutionnaire dans l’après-guerre, que ce livre reconstitue méticuleusement, impitoyablement, sur la base de documents incontestables (textes publiés sur les organes des partis, témoignages directs, procès verbaux, etc.).

Ce sont des pages qui donnent la chair de poule, à partir de la campagne de haine antispartakiste conduite systématiquement dans les journaux sociaux-démocrates. En novembre 1918, Rosa Luxemburg écrivait dans les pages de la Rote Fahne : « L’organe central de la social-démocratie majoritaire, le Vorwärts, est le cœur de la grande battue de chasse contre-révolutionnaire contre la Ligue Spartacus. » En décembre 1918, Berlin fut inondé de grandes affiches rouges barrées d’un « Tuez Liebknecht ! » invitant les travailleurs et les citoyens à passer à l’acte. L’assassinat féroce des membres de la délégation des occupants du Vorwärts, parmi lesquels le poète ouvrier W. Möller et le journaliste W. Fernbach, pourchassés, blessés et passés par les armes, n’est qu’un des nombreux épisodes de la terreur contre-révolutionnaire.

Les auteurs mettent en lumière la conscience contre-révolutionnaire d’hommes comme Ebert, Scheidemann, Noske et d’autres membres du gouvernement. Frölich cite Von Kiel bis Kapp, texte dans lequel August Noske rappelle lui-même la déclaration qu’il fit lors de ces journées : « Je pense que quelqu’un devra faire le travail du bourreau. Personnellement, je ne crains pas cette responsabilité. » Mais il n’est pas le seul : tous les événements décrits font apparaître le rôle réactionnaire d’une vaste couche de dirigeants du SPD, « le sommet des appareils bureaucratiques du parti social-démocrate, des syndicats et des coopératives […] constitué d’hommes qui ne s’étaient élevés socialement que grâce au développement des organisations ouvrières ». Et il est impossible de ne pas comprendre comment, dans les viscères de cette action contre-révolutionnaire, ont mûri les milieux, les hommes, les idéologies qui, une décennie plus tard seulement, s’affirmeront sous la forme du nazisme. LesFreikorps paramilitaires en offrent une parfaite illustration ; c’est dans le Vorwärtsque paraissent leurs annonces de recrutement (« Les commandants desFreikorps ne voulaient évidemment pas enrôler les membres du SPD, mais leVorwärts leur servait à donner à leur campagne une image “socialiste” »). Le mode opératoire de telles formations est illustré par la répression conduite par leFreikorps Lichtschlag le 15 février 1919 à Hervest-Dorsten : « On procéda à des arrestations de masse. Les enfants étaient interpellés dans les rues et brutalement malmenés s’ils ne savaient pas indiquer les cachettes des communistes. Fest (président communiste du conseil d’ouvriers et de soldats) fut arrêté. Ils lui fracassèrent le crâne à coups de crosse de fusil puis le fusillèrent. Sa femme, qui réclamait le corps de son mari, fut fouettée jusqu’au sang. Les prisonniers furent cloués au pilori et tués. L’ouvrier Zdunek fut assassiné en prison et son cadavre complètement dépouillé. »

Les responsabilités politiques de la social-démocratie allemande pendant la guerre et l’après-guerre sont énormes et pèsent comme une pierre tombale dans la balance de l’expérience réformiste. Ceux qui, aujourd’hui encore, se réfèrent à cette tradition social-démocrate pour donner de l’épaisseur à une « gauche » qui n’a plus d’idéal ni de points de repère, devraient procéder à une réflexion plus approfondie sur ce bilan politique — auquel sont inscrits les assassinats de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht, perpétrés avec une incroyable sauvagerie le 15 janvier 1919.

Le second thème est celui des énergies manifestées par le prolétariat allemand lors d’un processus révolutionnaire objectif, même s’il est la somme des multiples subjectivités des militants du mouvement de classe. De cette révolution de novembre 1918, définie comme un événement parfaitement naturel jusqu’à l’impétueuse réaction ouvrière au putsch de Kapp, l’ouvrage fourmille de détails — avec les références aux lieux, aux usines, aux rues — illustrant les efforts, la ténacité, les épisodes d’héroïsme de la classe. Mais, bien entendu, les militants et les dirigeants ne perçoivent pas toujours de façon limpide le caractère historique du défi qui se pose à eux. La lutte pour le pouvoir est à l’ordre du jour, ainsi que la possibilité de procéder à la socialisation — et non à la simple étatisation (comme l’observent pertinemment les auteurs) — des moyens de production. Ce sont des dizaines de milliers d’hommes qui s’engagent sans compter sur tous les terrains, y compris sur le terrain militaire où se sont joués jusqu’à des épisodes de bataille aérienne dans le ciel de Brunswick. Les quinze mille militants tombés le démontrent sans appel. En racontant l’effort mis en œuvre par les milices ouvrières contre le putsch de Kapp, les auteurs font ce commentaire : « Un patrimoine d’énergies révolutionnaires fut dispersé. »

Les centres miniers de la Ruhr, les villes de Berlin, Brème, Hambourg, Kiel, Weimar, Gotha, Halle, Magdebourg, Leipzig, Chemnitz, Erfurt, Dresde et de nombreuses autres sont le théâtre de la lutte. Munich est témoin de cet épisode complexe qu’est la république des conseils d’avril 1919, lorsqu’une partie du SPD, de l’USPD et les anarchistes poussent à la proclamation du nouvel organe révolutionnaire que le KPD, conduit par Eugen Leviné, tente de freiner, jugeant un tel acte « prématuré » ; mais il entrera aussitôt au conseil central pour donner malgré tout sa contribution à la lutte, bien qu’elle soit condamnée à la défaite. « Personne ne se rendait compte de l’âpreté du conflit de classe auquel le mouvement ouvrier devait se préparer », commente Frölich. La répression féroce des premiers jours de mai fera près de mille morts, suivis de 2 209 condamnations judiciaires, dont la peine capitale pour Leviné. La violence de l’affrontement est enfin illustrée par la résistance au putsch de Kapp, en mars 1920, qui dans la Ruhr est écrasée dans le sang — une « somme de meurtres et d’actes odieux [qui] ne trouve d’équivalent que dans l’expédition des Versaillais contre les communards de Paris ».

Le lecteur aura le sentiment d’avoir affaire à un cadre d’ensemble pas si lointain de ce qui pourrait advenir aujourd’hui en Europe au cours d’une crise révolutionnaire sociale et politique. Il suffit de penser au rôle des sociaux-démocrates indépendants (USPD), qui « ont couvert à gauche » l’œuvre contre-révolutionnaire du gouvernement dans le cadre de la république de Weimar naissante, avec sa Constitution « ultradémocratique » que les auteurs soumettent à une sévère critique.

Le troisième thème, peut-être le plus remarquable, est celui des limites et des insuffisances du mouvement politique révolutionnaire, de l’organisation qui aurait dû conduire ce processus en utilisant au mieux l’abondance d’énergies que la classe mettait à disposition.

Il y a certainement des moments de lucidité tactique remarquables chez le KPD à peine né. Nous en avons un exemple avec le choix du « non » à la ratification du traité de paix de Versailles et les motivations politiques qui l’expliquent, pointant les différences entre la situation allemande et le contexte russe qui avait motivé le « oui » bolchevique à la paix de Brest-Litovsk. Mais, plus généralement, les auteurs soulignent — heureusement avec la même impitoyable rigueur que celle dont ils avaient fait preuve lors de la description du rôle contre-révolutionnaire du SPD — l’impréparation politique des dirigeants, le manque de formation des cadres, l’absence d’expérience et de tradition organisationnelle autonome du parti révolutionnaire. Les prises de position confuses sur la « question syndicale », favorables aux conseils ouvriers (définis alternativement comme « révolutionnaires » et comme des organes ayant un « ancrage constitutionnel ») mais opposées au travail dans les syndicats, en est un exemple facilement perceptible. Ces positions (qui en arrivaient à théoriser la non-distinction entre parti et syndicat) pèseront d’autant plus lourd qu’adhéreront au KPD de nombreux militants provenant de la gauche de l’USPD. Il n’est pas étonnant que, pendant toute l’année cruciale de 1919, le poids des communistes dans la vie syndicale ait été « négligeable ».

L’ouvrage de Lénine La Maladie infantile du communisme (Le « communisme de gauche ») a entre autres pour but de critiquer ces positions.

L’analyse des événements met en évidence le manque de direction et de centralisation des luttes, l’inconsistance des liaisons entre les différents détachements de classe, en particulier entre les conseils d’ouvriers et les conseils de soldats, l’absence fréquente d’indications tactiques concrètes sur ce qu’il faut faire et comment. Même la lutte syndicale manque de coordination. Ce que suffisent à démontrer le jugement sur la lutte des mineurs de la Ruhr de janvier-février 1919 (« il manquait une direction unitaire au mouvement des mineurs et ceux-ci cherchaient à combler cette lacune par des initiatives spontanées ») et le reflux de cette lutte au moment précis où l’agitation des ouvriers de l’Allemagne centrale commençait. Ou encore la délibération relative aux raisons de l’échec de la grève générale adoptée le 4 novembre à Berlin après trois mois de lutte des travailleurs de la sidérurgie de la ville, restée lettre morte « car on ne savait pas qui devait diriger une lutte qui traversait les différentes catégories ». Il n’est donc pas étonnant qu’en l’absence de véritable direction politique, des provocateurs aient réussi à s’infiltrer dans les mouvements de lutte et même à en diriger des phases significatives, créant ainsi des problèmes politiques notables.

Le mouvement de classe n’a pas besoin de reconstructions hagiographiques centrées sur des figures révolutionnaires immaculées que des ennemis puissants et détestables auraient écrasées. Il a besoin d’une analyse des erreurs, d’une critique des limites stratégiques de ses dirigeants, d’une évaluation exacte de ses insuffisances organisationnelles. La puissance des adversaires (et parfois aussi leur cruauté gratuite) doit entrer en ligne de compte dès le début.

Lues plus de quatre-vingt-dix ans après ces événements, ces pages donnent à réfléchir. Les graves lacunes de l’organisation de classe que Frölich avait déjà mises en évidence pour partie dans les derniers chapitres de sa biographie de Rosa Luxemburg sont décrites dans ce volume pour l’ensemble des deux premières années de l’après-guerre. Dans le premier chapitre de cette édition, Frölich lui-même affirme que la condition de la victoire de toute révolution prolétarienne est « la direction d’un parti fort, conscient de sa propre tâche, solidement uni et qui jouii de la confiance de la classe qu’il représente ». Et il poursuit : « En 1918, il n’existait pas de parti de ce genre. » Les divergences entre Liebknecht et Luxemburg n’ont rien de surprenant. Ce qui surprend, c’est que des organes dirigeants ne se réunissent pas pour délibérer d’une ligne tactique. Que Liebknecht agisse séparément des organes du parti. Que les deux principaux dirigeants du mouvement se déplacent à Berlin sans aucune protection.

Dans ces termes, le débat Lénine-Luxemburg sur le rapport entre spontanéité et organisation, sur la nature du parti — produit d’un plan ou d’un processus,prémisse ou résultat du processus révolutionnaire — prend une signification dramatiquement concrète, démontrant tragiquement le « sens pratique de la théorie ». « L’assassinat féroce, traître, de Liebknecht et de Luxemburg n’est pas seulement l’événement le plus tragique et dramatique de la révolution qui commence en Allemagne, disait Lénine à ce moment-là. Il jette aussi une lumière extraordinairement vive sur la façon dont se posent aujourd’hui les problèmes de la lutte. » Le 15 janvier 1919, précisément, paraissait sur la Rote Fahne le dernier article de Karl Liebknecht. On pouvait y lire : « Les vaincus d’aujourd’hui seront les vainqueurs de demain. La défaite est en fait leur école. » Aujourd’hui, le processus d’unification européenne autour du cœur allemand se poursuit et marque les temps impérialistes en imposant au mouvement de classe des tâches inédites. Il est désormais temps que les erreurs du passé, analysées de façon critique, deviennent la force du présent dans une mémoire collective enracinée et diffuse.


Table des matières :

 

-  Présentation de l’éditeur

-  Préface à l’édition allemande de 1929

-  Note éditoriale

-  Notices biographiques sur les auteurs

-  Sigles et glossaire

-  Table des cartes et des illustrations

 

-  Chapitre I : RÉVOLUTION OU CONTRE-RÉVOLUTION ?

  1. Paix, unité et confiance !
  2. Le gouvernement « socialiste » à l’œuvre
  3. Le gouvernement « socialiste » contre la Russie révolutionnaire
  4. La tromperie parlementaire
  5. La contre-révolution va de l’avant
  6. « Tötet Liebknecht ! »
  7. La répétition générale de la tragédie. Le putsch manqué du 6 décembre 1918 à Berlin
  8. Le congrès des conseils
  9. La dissolution de la division de la marine populaire
  10. La fondation du Parti communiste
  11. Les affrontements de janvier 1919 à Berlin
  12. L’assassinat de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht
  13. Les élections de l’Assemblée constituante

-  Chapitre II : L’ÈRE NOSKE

  1. Imposer l’ordre bourgeois
  2. La révolution dans la Ruhr
  3. La bataille de Brème
  4. Hambourg dans la révolution
  5. Le massacre de mars à Berlin
  6. Le raid de Maercker en Allemagne centrale — Weimar (Thuringe) — Gotha (Thuringe) — Halle (Saxe-Anhalt) — Magdebourg (Saxe-Anhalt) — Brunswick (Basse-Saxe) — Leipzig (Saxe) — Eisenach (Thuringe) — Erfurt (Thuringe) — Chemnitz (Saxe)
  7. La république des conseils de Bavière— Bade et Wurtemberg — Munich — L’assassinat de Kurt Eisner — La république des conseils de Munich — Les communistes entrent dans le gouvernement des conseils de Munich — La répression de la république des conseils de Munich

-  Chapitre III : L’ORDRE RÈGNE EN ALLEMAGNE

  1. La paix de Versailles
  2. Le traité de Versailles
  3. Les réactions allemandes au diktat
  4. La Constitution de Weimar
  5. La socialisation
  6. La situation économique et sociale
  7. Luttes syndicales
  8. La question syndicale
  9. La loi sur les conseils d’entreprise
  10. Les partis ouvriers — Le Parti social-démocrate majoritaire (SPD) — Le Parti social-démocrate indépendant (USPD) — Le Parti communiste (KPD)

-  Chapitre IV : LE PUTSCH DE KAPP

  1. « La République est en danger »
  2. Les préparatifs du putsch militaire
  3. Le 13 mars 1920
  4. Les partis socialistes, les syndicats et le putsch
  5. Le putsch de Kapp ressoude le front anti-prolétarien
  6. La lutte des ouvriers de Berlin
  7. Les affrontements dans l’Est, dans le Nord et dans le Nord-Ouest
  8. Le mouvement en Bavière et dans le Bade-Wurtemberg
  9. Les luttes en Thuringe
  10. Les luttes en Allemagne centrale
  11. Les luttes en Saxe
  12. L’insurrection de la Ruhr
  13. L’accord de Bielefeld : les ouvriers sont trahis et battus
  14. La terreur blanche

-  CONCLUSIONS

-  Annexe du chapitre I : Les documents relatifs à l’assassinat de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht

  1. La confession de l’assassin Runge
  2. Le procès des assassins

 

-  Cartes

-  Chronologie 1918-1920

-  Formations politiques au sein du mouvement ouvrier allemand de 1863 aux années 1930

-  Index des noms cités

-  Repères biographiques des personnes citées

 


Préface à l’édition allemande de 1929 :

Le livre que nous présentons a été écrit pour donner aux travailleurs allemands une arme dans leur lutte pour l’émancipation de la classe ouvrière. C’est pour cela, et non par souci d’une « objectivité » fictive, que l’exposition fait parler avant tout les faits et met en évidence leurs corrélations du point de vue du marxisme révolutionnaire. Nous avons voulu contenir cette première narration cohérente des événements de la révolution de novembre dans tout le Reich, de ses antécédents [1]] et de sa conclusion, dans un nombre de pages limité afin que le prix de l’ouvrage puisse rester accessible aux travailleurs.

La dimension et le caractère de l’œuvre font qu’elle ne pouvait être que le fruit d’un travail collectif. Pour la rédaction du volume, nous avons obtenu la contribution et les matériaux de : [K.A.] Becker, [H.] Duncker, Eberlein, Frölich, Heckert, Hoernle, Karski, Knief, Koenen, Lénine, Léo [Borochowicz], Leviné, Liebknecht, Lindau, Luxemburg, Mehring, [E.] Meyer, Münzenberg, Pieck, Remmele, Rück, Schreiner, [G.] Schumann, Stoecker, Thälmann, Ulbricht, Walcher, Zetkin [2]]. La couverture et la mise en pages ont été réalisées par John Heartfield, qui a aussi fourni ses conseils pour le choix du matériel iconographique.

Pour le recueil des matériaux à exploiter, un travail collectif a été également nécessaire, puisque, initialement, nous n’avions à disposition qu’une documentation très limitée et lacunaire. Lors des périodes révolutionnaires, lorsque les organisations révolutionnaires se trouvent dans une situation de partielle ou de totale illégalité, la tâche consistant à rassembler et à classer les documents occupe de fait le dernier poste dans la liste des priorités. Les perquisitions domiciliaires durant la période de la guerre et de la révolution ont rempli les archives de police ; mais elles ne seront à disposition des écrivains révolutionnaires qu’après la victoire prolétarienne. De nombreux combattants révolutionnaires conservent certains documents politiques comme des souvenirs, sans se rendre compte de combien il serait important de pouvoir les croiser avec d’autres. Les mémoires sont malheureusement encore trop peu nombreux et en grande partie disséminés de façon désordonnée dans la presse. Nous n’avons pu rassembler ces matériaux que grâce aux collaborations qui nous sont parvenues de tout le Reich.

Nous remercions tous ceux qui nous ont apporté leur aide, et nous prions d’envoyer à la maison d’édition, même à l’avenir, tout type de documents politiques, y compris ceux qui se réfèrent à la période 1920-1929, qui n’est pas traitée dans ce volume, car les prochains volumes qui compléteront l’œuvre ne peuvent être élaborés qu’à partir d’une ample moisson de matériaux.


Note éditoriale :

 

Note tirée de l’édition italienne de ce livre (Rivoluzione e controrivoluzione in Germania,op. cit.) avec l’aimable autorisation de l’éditeur.

 

L’ouvrage Illustrierte Geschichte der deutschen Révolution (Histoire illustrée de la révolution allemande) a été publié en 1929 en tant qu’œuvre collective, sans indication d’auteurs, par la maison d’édition du KPD.

Après sa sortie, le journal du KPO, Arbeite Tribune, publiait le 9 novembre 1929 un article anonyme que nous reprenons ici intégralement :

*

PLAGIEZ-LES ET FAITES-LES TAIRE !

Le KPD et L’Histoire illustrée de la révolution allemande

 

L’honnêteté est un concept inconnu

Importé par une classe ennemie.

Riner

 

Il y a peu, les éditions du parti ont publié un livre remarquable, L’Histoire illustrée de la révolution allemande. Ce livre est la première ample description de la révolution allemande jusqu’au putsch de Kapp. Il s’agit d’un ouvrage qui rassemble une énorme quantité de matériaux sur ces événements et les organise avec méthode. La description s’appuie sur des centaines de documents et de photographies, et arrache de nombreux faits importants à un oubli immérité. Les comptes-rendus dans la presse du parti ont loué largement ce travail. La presse bourgeoise elle-même ne s’est pas montrée avare de louanges ; étant été faites avec un mauvais gré évident, elles en sont encore plus précieuses. Mais les journaux du KPD qui ont jugé nécessaire de recenser ce travail ont été singulièrement peu nombreux. Pourquoi ? Quand les premiers exemplaires sortirent, l’éditeur du parti demanda au secrétaire politique de Cologne d’alors, Winterich, quelles étaient les mesures organisationnelles précises prises pour la diffusion du livre. Il a obtenu pour seule réponse une grimace et cette phrase : « Comment, l’histoire de la révolution allemande ? Vous voulez certainement parler de l’histoire de la Ligue Spartacus ! » Le secrétaire tourna le dos à l’éditeur et s’éloigna, la chose en resta là. On suspectait que derrière l’histoire de la révolution allemande ne se cache l’histoire du parti révolutionnaire. Hinc illæ lacrimæ !C’était là tout le problème !

Ce n’était donc pas le livre que l’on voulait passer sous silence, mais ses auteurs. Et cela en dépit de tous les accords conclus avec la maison d’édition lors de la présentation du projet. Il est tout à fait clair qu’une œuvre de ce genre ne peut être présentée au public sans en citer les responsables. Dans les épreuves, outre la mention de John Heartfield comme auteur de la couverture et du choix des matériaux iconographiques, étaient cités en tant que rédacteurs du livre les camarades Paul Frölich, Rudolf Lindau et James Thomas. Cette indication a disparu de la version finale du livre, et ceux qui ont écrit les différents chapitres ne sont pas nommés. Pourquoi ce silence ? La réponse devient immédiatement évidente si on les nomme :

 

Chapitre I : La misère du passé allemand : Paul Frölich

Chapitre II : L’Allemagne impérialiste : Paul Frölich

Chapitre III : La guerre mondiale : Léo [3]]

Chapitre IV : L’effondrement : Fritz Rùck

Chapitre V : Révolution ou contre-révolution ? : Paul Frölich

Chapitre VI : La période Noske : Rudolf Lindau

Chapitre VII : L’ordre règne en Allemagne : Jakob Walcher

Chapitre VIII : Le putsch de Kapp : Albert Schreiner.

 

Ceux-ci ne sont pas seulement de « tristement célèbres » spartakistes, ayant « un peu » participé à la révolution, mais, dans leur grande majorité, ce sont même de « méchants renégats ». Ils ont fourni une arme importante au parti, mais « ils ne doivent pas être remémorés » ! À ce propos, nous devons noter que ces « droitiers », en dépit de leur expulsion du KPD, ont continué à travailler sur ce livre, et que la direction du parti en était informée. Le camarade Frölich y a collaboré jusqu’à la conclusion du travail rédactionnel, bien qu’il fût exclu du parti depuis plus de six mois. Pour tous ceux-ci, la publication importait plus que le conflit qui les opposait au parti.

Plutôt que de reconnaître que ces damnés « droitiers » avaient réalisé un travail dont le parti pouvait être fier, certains « agents » du bureau politique ont, sans le consensus de la rédaction, inséré dans la préface de l’édition une série de noms de personnes qui « ont fait partie de la rédaction ou ont fourni leur contribution ». Il s’agit d’un mensonge délibéré. Pour ce qui concerne la liste des noms, les choses sont restées en l’état. Lors de la mise au point du projet, il avait été prévu d’accepter, entre autres, des contributions des personnes en question. Pourtant, durant la rédaction, il apparut que l’énorme quantité de matériaux nécessitait une description la plus concise possible, de sorte qu’il était difficile d’accepter d’autres contributions. La promesse de publication de documents importants ne put être maintenue que dans le cas des maîtres (Marx, Engels, Luxemburg, Mehring, etc.). En outre, parmi les personnes nommées, certains n’avaient pas même ajouté un mot, comme Münzenberg, Ulbricht, etc. Justice veut que l’on signale que le grand écrivain Teddy [4]] n’a cette fois pas contribué en offrant son autographe, mais son vénérable portrait. Nombre des personnes mentionnées ont fourni des informations et des documents : si cela a été défini comme « contribution », alors pourquoi ne sont pas nommés ceux qui ont fourni des matériaux également précieux, comme Deisen et Jannack de Brème, Eildermann de Magdebourg, Buchmann de Munich, Graul de la région de la Ruhr, Levinsohn de Dresde, Kühndi de Chemnitz et de nombreux autres ? Parce que « l’honnêteté est un concept inconnu » et l’absence de conscience en est la marque.

Pour rendre à César ce qui appartient à César, nous avons demandé au professeur Hermann Weber de l’université de Mannheim — historien reconnu du mouvement communiste allemand —, qui est à l’origine d’une réédition anastatique de cette œuvre dans les années soixante-dix [5], s’il pouvait nous donner des indications sur les auteurs.

Le professeur nous a aimablement répondu :

 

… dans la préface, il est effectivement dit que « à la rédaction ont participé » ou « ont fourni leur contribution » vingt-huit personnes. Ce qui est assez ridicule, étant donné que sont même nommés Lénine, Liebknecht, Luxemburg, Leviné et d’autres disparus. Parmi les « communistes de droite » ou « conciliateurs » sont cités Becker, Eberlein, Frölich, Léo, Meyer, Rück, Schreiner et Walcher. À juste titre, l’organe du KPO a critiqué le fait que ne soient pas distinguées les contributions particulières. Heinrich Brandler, en son temps, m’a expliqué lors d’une entrevue que la partie principale avait été écrite par Paul Frölich et Albert Schreiner. Effectivement, Schreiner (qui adhéra par la suite à la SED) a personnellement confirmé (dans un article [6]]) avoir écrit deux chapitres…

 

Ces témoignages nous semblent suffisants pour nous permettre d’attribuer la paternité de la partie de l’œuvre publiée dans cette édition à Paul Frölich, Rudolf Lindau, Jakob Walcher et Albert Schreiner.

L’éditeur


Éditions Science Marxiste, parution en décembre 2013

ISBN 978-2-912639-60-8

544 pages / 14 x 21,5 cm / 22 euros

[1] L’ouvrage original, Illustrierte Geschichte der deutschen Revolution, comprend huit chapitres dont les quatre premiers retracent l’histoire du mouvement ouvrier allemand de ses origines à 1918. Dans cette édition, l’éditeur n’en présente que les chapitres cinq, six, sept et huit et les conclusions. [NdlR

[2] Cf. « Note éditoriale » p. XVI. [NdlR

[3] Leo Borochowicz. [NdlR

[4] Pseudonyme d’Ernst Thälmann. [NdlR

[5] Publiée en 1970 par Verlag Neue Kritik KG de Francfort-sur-le-Main.

[6] Albert Schreiner, « Auswirkungen der grossen sozialistischen Oktoberrevolution auf Deutschland vor und während der Novemberrevolution » in Zeitschrift fur Geschichtswissenschaft, 1958, n° I, p. 29 et suivantes : « … j’ai écrit… en 1928 deux chapitres dans Illustrierte Geschichte der deutschen Revolution (« Le putsch de Kapp » et les « Conclusions ») ». [NdlR

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