Tunisie: contribution

La révolution en Tunisie : réformes bourgeoises ou changement radical

21 mars 2011

Traduction d’extraits d’un texte dont la version originale est en arabe.

(…)

2) Un pôle de classe inorganisé et sans programme politique

Si la détermination des masses à renverser le régime de Ben Ali semblait grande depuis que les mouvements de protestation s’étaient propagés à toutes les régions du pays, elle s’est pourtant rapidement étiolée dès la chute de la tête du régime, les masses n’étant pas en capacité de saisir que leur tâche n’avait pas pour seul objectif la tête du régime mais le régime tout entier et qu’elles ne pourraient atteindre leurs intérêts fondamentaux qu’en continuant leur activité révolutionnaire et lier leurs revendications politiques à celles, économiques. Cela signifie cibler l’ensemble du système économique et politique en place. Cette orientation, embryonnaire au début dans la conscience des masses et dont les slogans s’étaient fait l’expression tout comme les expériences d’auto organisation […] n’a pas connu de développement.

Les masses n’ont pas réalisé qu’il leur faudrait pour réaliser les tâches de la révolution créer au sein même de leur mouvement un outil organisationnel indépendant et un programme politique représentant leurs intérêts, les deux étant une nécessité pour poursuivre la révolution jusqu’à la réalisation de ses objectifs. L’absence de cette prise de conscience est l’une des faiblesses les plus importantes de la révolution et elle a laissé aux reliquats du régime une marge de manœuvre considérable pour stopper la révolution puis la récupérer.

L’élément nécessaire qui a fait défaut chez les masses pour poursuivre le processus révolutionnaire et barrer la route aux reliquats du régime, aux forces bourgeoises, libérales, réformistes et à celles de la bureaucratie syndicale pour ravaler la dictature, était que les masses révolutionnaires se saisissent dans les quartiers, les usines et dans tous leurs lieux d’existence des armes de l’auto organisation pour gérer tous les aspects de la vie et créer une dualité de pouvoirs. L’auto organisation des masses sous la forme de comités de citoyenneté résistant à la violence de l’Etat et à sa domination, attachés à poursuivre et radicaliser la révolution, a vu le jour de façon embryonnaire dans des villes et petites municipalités de l’intérieur ainsi que dans la capitale et dans les grandes villes.

Les masses l’ont réalisée de par leur propre expérience lors des affrontements au début de la montée en puissance de leur activité, plus précisément dans les trois semaines qui ont précédé le renversement du dictateur et dans le court laps de temps qui s’en est suivi, lorsque des bandes armées des reliquats du régime ont tenté de semer le chaos et la terreur, visant à tuer des citoyens dans une tentative préliminaire des symboles parmi les plus dictatoriaux et corrompus du régime de revenir au pouvoir. Mais cela a disparu au fil du temps et n’a pas évolué vers une forme d’autogestion citoyenne de tous les rouages des affaires locales et régionales, à l’exception de ces mobilisations qui ont imposé de faire machine arrière lors de la désignation des gouverneurs et des délégués du Rassemblement Constitutionnel, -il ne s’agissait là d’ailleurs pas d’un mouvement d’ensemble, cela ne touchait aucunement les ministères, les administrations et les services publics-, ou l’organisation du premier et du second sit-in de la Kasbah, le sit-in de Sfax, qui ont démontré, notamment le troisième sit-in, qui a été suspendu au lendemain de l’accession de Béji Caïdessebsi au premier ministère que ces comités sont confus en raison d’une absence de représentation claire de leurs tâches et d’un programme politique. Ceci résulte du retard mis à s’unifier politiquement et organisationnellement et à s’auto proclamer direction de la révolution.

Cette faiblesse a permis d’une part au front des résidus du régime de sortir du vide dans lequel ils se débattaient et à pousser sur leur plate forme la majorité des forces politiques,- qu’elles soient de droite ou de gauche-, et cela a permis aussi l’émergence de comités de sauvegarde de la révolution dans la plupart des régions. Il s’agit de comités composés pour leur majorité de syndicalistes et de militants politiques de toutes tendances qui ont émergé après la constitution du Front du 14 janvier et du conseil de sauvegarde de la révolution. Ils n’ont pas été jusqu’à maintenant à l’origine d’une initiative de lutte centralisée et ne s’inscrivent pas clairement dans la mobilisation pour poursuivre la révolution.

Il est important que ces comités régionaux, locaux et sectoriels préservent leur autonomie face au Front du 14 janvier et face au Conseil de sauvegarde de la Révolution qui ont démontré concrètement qu’ils ne sont pas autonomes par rapport aux forces de récupération. Il faut qu’ils se lient d’avantage aux comités populaires citoyens, qu’il dépassent leur absence de centralisation organisationnelle et politique en œuvrant à la tenue d’un congrès national des comités populaires et des conseils locaux de sauvegarde de la révolution dont émanerait un document politique programmatique sur les tâches et les objectifs de la révolution afin de tirer le tapis sous les pieds de toutes les forces de récupération. C’est ce qui est requis aujourd’hui de ces conseils et de ces comités afin de donner corps au slogan de révolution permanente, d’affronter le front de la droite et poursuivre la réalisation des tâches de la révolution.

La seconde faiblesse qui a largement permis aux résidus du régime de récupérer la révolution est l’incapacité des forces politiques qui se considèrent de gauche et progressistes comme l’opposition syndicale au sein de l’UGTT qui se dit impliquée par la poursuite de la révolution, à être indépendante du front des ennemis du peuple, le front de la droite, et à prendre appui sur les forces réelles de la révolution et à travailler avec elles et en leur sein et à pousser dans le sens de l’émergence du pôle de classe qui a fait la révolution, et qui a intérêt à la poursuivre, à réaliser ses tâches en tant que pôle de classe organisé et programme politique radical.

Si l’émergence du Front du 14 janvier a été du point de vue politique un événement important dans le cours révolutionnaire car il offrait dans une certaine mesure une réponse pour dépasser la faiblesse organisationnelle et politique des forces de la révolution,- ce qu’a traduit son programme de fondation-, néanmoins vu les enjeux des ses composantes les plus influentes, de leur réformisme et de leur centrisme, il n’a pas été en capacité de se lier aux forces de la révolution ni de préserver son indépendance au niveau politique par rapport au front de la droite composé des résidus du régime et de ses supporters de la bureaucratie syndicale et des forces réformistes et bourgeoises lorsqu’il a accepté de travailler sur la base de la plate forme du Conseil National de Sauvegarde de la Révolution. Or il s’agit là d’une initiative planifiée et exécutée par les résidus de la dictature alliés à la bureaucratie syndicale.

Le ralliement des composantes du Front du 14 janvier, même en tant que composantes, à ce Conseil qui regroupe des partis des commissions et des associations allant de l’extrême gauche à l’extrême droite que rien ne peut réunir, ne signifie rien d’autre sinon que ce front n’est plus lié par la plate forme publiée dans son communiqué initial, qu’il a abandonné son programme et qu’il a rejoint le front de la droite qu’il avait considéré illégitime : l’ex gouvernement de Ghannouchi, et ceux qui lui ont succédé le gouvernement de Béji Caïdessebsi et la présidence de la République où s’est installé Fouad Mbazaa avec l’appui des appareils de la police et de l’armée et l’appareil de la dictature destourienne et son instrument, la Constitution de 1959.

La position de l’opposition syndicale : elle a donné mandat à la bureaucratie centrale pour être détentrice en dernière analyse de la politique de l‘UGTT dans ses relations avec la révolution et les forces de la révolution. Son absence d’autonomie […] a laissé objectivement une marge de manœuvre aux reliquats du régime pour réorganiser leur appareil politique, imposer un état de fait aux forces de la révolution, stopper cette dernière et récupérer ses slogans avant qu’elle n’ait réalisé ses objectifs. Il y a déplacement du combat dans l’UGTT aujourd’hui pour l’autonomie du courant syndical oppositionnel à la bureaucratie syndicale, pour isoler cette dernière […] et lier ce courant aux forces de la révolution. Il s’agit là des tâches les plus urgentes de l’opposition syndicale démocratique.

Aussi nous redisons que le pôle de classe qui a fait la révolution est aujourd’hui encore inorganisé et dépourvu de programme clair d’expression de ses intérêts pour la poursuite de sa révolution dans ses dimensions politique et sociale. Or les embryons d’outil et de programme existent. Ils sont représentés d’une part par les comités populaires et les conseils qui se sont constitués dans les régions, d’autre part par l’opposition syndicale. Il revient aux conseils et aux comités populaires de prendre conscience qu’il leur revient de se proclamer commission nationale unifiée pour poursuivre la révolution. Quant à l’opposition syndicale localement, régionalement et sectoriellement, elle doit prendre l’initiative de s’autonomiser de la bureaucratie syndicale et de proclamer son ralliement aux forces de la révolution.

Ce qui s’applique à l’opposition syndicale s’applique aux forces de gauche radicales qui n’ont pas encore tranché la question de leur présence dans le front du 14 janvier et dans le conseil de sauvegarde de la révolution et celle de leur assentiment quant à travailler sur la plate forme du front de la droite. Aujourd’hui, elles se doivent de dépasser leur centrisme, de se déterminer définitivement face à ces commissions, de s’appuyer sur le pôle de classe qui a fait la révolution et d’agir en son sein avec ses forces réelles. C’est une opportunité historique pour se lier aux masses et s’ancrer dans le mouvement populaire. Leur place naturelle doit être aux cotés des forces de la révolution. Ceux qui scandent des slogans hostiles à la récupération de la révolution, se considèrent impliqués dans la poursuite de cette dernière et se déterminent pour le pôle de classe parce qu’il a intérêt à sa poursuite jusqu’à la réalisation de ses objectifs, se doivent d’intégrer une plate forme indépendante de toutes les forces de la récupération. Le brassage centriste et les atermoiements quand il s’agit de trancher en faveur des forces de la révolution ne signifient en fin de compte que le camp de la contre révolution, le camp du front de la droite.

3) Pour un outil et un programme révolutionnaires à même de parachever la révolution

Les développements de la situation en Tunisie depuis le début de la révolution jusqu’à maintenant ont démontré que le cantonnement de la révolution à sa seule dimension politique, sa vision ne dépassant pas l’horizon de la démocratie politique et son abandon aux mains du gouvernement de Béji Caïd Essebsi et de ceux qui ont rejoint son projet, (parti, commissions, personnalités nationales) est une perspective qui n’a rien réalisé et ne réalisera rien des exigences politiques et économiques des masses. La démocratisation de l’Etat et la consécration de l’alternance au pouvoir ne sera que le support de l’hégémonie de la classe détentrice de l’influence économique et des moyens de production et ses alliés impérialistes. A son terme ce processus verra des lois tronquées et un parlement bourgeois qui légiférera dans tous les domaines de la vie comme tous les parlements bourgeois en vertu de la souveraineté de classe bourgeoise dépendante. […]

Le cantonnement de la révolution à sa seule dimension politique ne résoudra pas la question de l’emploi ni celle du déséquilibre régional en matière de développement, ni le problème de l’injustice engendrée par le système fiscal et ne résoudra pas la question des investissements étrangers ni celle de l’association avec les sphères impérialistes et n’amènera pas la révision de la privatisation des secteurs de l’enseignement et de la santé, etc. […]

La révolution tunisienne survient dans un pays où le peuple des chômeurs, des marginalisés des villes, des exploités et de la petite bourgeoisie urbaine et rurale paupérisée proche de par ses conditions de vie de celles des travailleurs, croule sous la domination de la dictature d’une bourgeoisie parasitaire liée à l’impérialisme. Les intérêts historiques de ce bloc de classe sont absolument contradictoires avec les intérêts de ceux qui les exploitent et leurs alliés. Ils sont en opposition totale avec la nature du régime capitaliste et de son Etat, ces deux derniers étant à l’origine de l’exploitation, de la répression, de la marginalisation, de la paupérisation et de l’exclusion. Aussi la convergence de ce bloc de classe dans la lutte sur le terrain et son unité face à son ennemi de classe ont conduit à la chute du dictateur et ont donné à la révolution son cachet de liberté et de dignité, un cachet de classe clair en dépit de l’absence de direction et de programme révolutionnaires.

La construction de l’outil et d’un programme révolutionnaires au sein des forces de la révolution est aujourd’hui la tâche centrale des révolutionnaires pour parachever la révolution et barrer la route à toutes les forces qui tentent de la récupérer. […] Les comités révolutionnaires, les comités de sauvegarde de la révolution, l’opposition syndicale et les forces révolutionnaires impliquées dans la poursuite du processus révolutionnaire et tous groupes révolutionnaires opposés au front de la droite doivent se constituer en bloc politique et organisationnel sur la base du programme de la révolution dans un pôle de classe indépendant du front des reliquats du régime, de la bureaucratie syndicale, des réformistes et de tous les opportunistes. […]

Béchir Hamdi
21 mars 2011

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